A travers l’Histoire, le suicide en tant qu’acte individuel a suscité les réactions les plus diverses. Acte religieux en Asie ou en Égypte ancienne, réparation de son honneur bafoué pour le Samouraï, il est marqué du sceau de l’infamie dans la France moderne, crime contre Dieu, sévèrement puni par le droit royal.

 On recherche à cette époque les preuves à charge contre le criminel coupable d’homicide sur sa propre personne et les autorités organisent le procès du cadavre du suicidé par l’intermédiaire d’un curateur1 répondant à la place du cadavre aux questions des enquêteurs, application d’une sorte de droit de défense afin d’essayer de lui éviter la présentation en place publique2, d’être traîné, attaché derrière une charrette dans les rues de la ville, face contre terre, pendu publiquement tête en bas, les biens du suicidé étant généralement confisqués et le verdict du jugement étant la mort du suicidé dont la mémoire devait être éteinte et le corps une fois exposé, jeté à la voirie, privé des derniers sacrements et de sépulture… Exemplarité d’une justice qui entend faire peur à ceux qui pourraient passer à l’acte, d’une justice royale et d’une autorité religieuse qui entendent maîtriser les corps et les esprits par la mise en place de « mécanismes d’obéissance ». On observe un fléchissement de ces pratiques au milieu du siècle des Lumières. La société perçoit elle différemment le suicide ou le secret des familles, largement abordé dans les affaires fiscales du siècle, est-il mieux entendu en la matière ? Sans doute, un mélange des deux, aidé par les réflexions philosophiques menées à l’époque, en particulier par Diderot, Montesquieu ou Voltaire.

  Le suicide est un puissant révélateur de l’ethos de la société dans laquelle il s’inscrit. Les archives des procès de suicidés de l’époque moderne nous en apprennent un peu sur les causes des passages à l’acte : aliénation mentale, alcoolisme, solitude, déshonneur, peur d’une fin de vie misérable après la cessation d’activités à grande pénibilité que la fatigue du corps ne permettait plus d’exercer, dans une société où l’isolement est marginalisé et l’individu isolé, un mort social. C’est l’image de la femme âgée fuyant La Salpêtrière et Saint-Lazare, tombée dans la misère et gagnant quelques sols en vendant de la soupe en manière d’Arlequin3, mélange de restes alimentaires, souvent périmés, collectés dans les maisons bourgeoises et vendus aux plus pauvres citadins.

  Qu’en est il aujourd’hui de la perception du suicide4 et de sa prise en charge dans nos sociétés contemporaines, alors que toutes les études montrent que le nombre de décès par suicide reste élevé en Europe et sans doute minoré, en particulier chez les hommes adultes, les personnes âgées et les jeunes5? Comment évaluer le risque et le prévenir, alors qu’une personne se suicide toutes les quarante secondes dans le monde ?

  Si les études montrent que certains territoires sont plus impactés, (en particulier ceux à fort taux de chômage), et que certaines catégories socio-professionnelles sont plus exposées que d’autres, en particulier les agriculteurs, les surveillants de prison, mais aussi les policiers et les enseignants, la sociologie durkheimienne a montré depuis plus d’un siècle que le suicide loin d’être uniquement un mal individuel, est l’un des révélateurs du niveau de malheur moyen, de mal-être d’une société. En cela il doit être traité, non plus seulement dans une trajectoire individuelle de soin, mais comme un enjeu majeur de santé publique.

  Une première remarque concerne le fait que trop souvent encore, les études chiffrées ne considèrent que les suicides conduits à leur terme, sans toutefois comptabiliser les tentatives de suicides, tendant ainsi à minorer l’indice de mal-être ressenti et exprimé par la population, et ce d’autant plus que l’on sait que la récidive suicidaire représente l’un des premiers risques dans le passage à l’acte.

  Une seconde remarque concerne la prévention du suicide dans des sociétés où l’euthanasie et le droit à mourir sont reconnus, soit comme droit-liberté, soit comme droit-créance. Le cas des Pays-Bas où l’euthanasie des personnes physiquement bien portantes est autorisée si la personne fait état d’un sentiment de lassitude, d’isolement, d’un mal être psychique insupportable et/ou d’un sentiment de « vie accomplie », interroge, opposant liberté individuelle, droit à disposer de sa propre personne et non prise en charge de pathologies curables. Cette question pourrait être traitée en lien avec celle du don d’organes, chaque citoyen étant désormais, par défaut, légalement donneur.

  Troisième remarque, pendant longtemps, le suicide des jeunes a été peu étudié. En 2016, une mission leur a été consacrée en France et l’on découvre au fil des pages une réalité glaçante : les suicides de jeunes interviennent de plus en plus tôt, les services hospitaliers faisant état de tentatives de suicide dés l’âge de 8 ou 9 ans… Harcèlement scolaire par les élèves, violences familiales physiques et/ou psychologiques, violences scolaires, brimades, humiliations publiques de la part d’un enseignant… sont les premières causes invoquées par les enfants en consultation psy ou par les enquêtes menées quand malheureusement la tentative a abouti6. Prévenir le suicide des jeunes et des très jeunes devra passer par une redéfinition du cadre et des missions de l’école, mais aussi par une application plus ferme des textes de loi destinés à défendre les droits des enfants. Il s’agit d’affermir une volonté politique, de réveiller toute la chaîne de la justice qui, craignant l’erreur judiciaire, préfère parfois fermer les yeux sur la souffrance des enfants. Concernant les adolescents, les études mettent en lumière un plus grand nombre de passage à l’acte de la part des jeunes filles que des garçons plus enclins à développer des comportements agressif envers autrui qu’envers eux-mêmes, contrairement aux filles plus enclines à l’automutilation, la scarification et au suicide.

   L’approche durkheimienne, reliant mécontentement social et suicide, préconisait une politique d’inclusion de l’individu aux institutions protectrices : la famille, l’association, le syndicat, car plus les liens sociaux sont forts, moins le risque de basculer du mécontentement social au passage suicidaire est élevé. A l’heure de la suppression de tous les services publics de proximité, de la distensions des liens familiaux, des ruptures de toutes natures, réfléchir à reconstruire du lien social à une échelle de proximité pourrait être une méthode de lutte efficace contre le suicide, au même titre que la lutte contre le chômage et ce ressenti d’inutilité sociale et physique exprimé hier comme aujourd’hui par les exclus du monde du travail.

   Réduire le suicide à une simple pathologie liée à des phénomènes physiologiques ou psychologiques individuels, refuser d’ouvrir le débat en particulier avec les plus jeunes, par peur de favoriser les passages à l’acte, fermer les yeux sur la réalité sociale du suicide, sur la brutalité de la compétitivité imposée parfois dans le monde du travail, comme en témoigne les cas de France Télécom7 et de Renault8, concourent à isoler les individus fragiles et à laisser le phénomène se développer.

   Un État responsable ne peut s’enfermer dans le silence, sous prétexte de secret des familles ou de neutralité. Un État responsable n’a pas le droit d’abandonner ses citoyens les plus fragiles, il est de son devoir de promouvoir et de mettre en place de grandes politiques de santé publique, de donner les moyens aux intervenants psychiatriques, au lieu de fermer sans cesse des lits et des services au nom d’économies budgétaires et de politiques d’austérité draconiennes, éloignant sans cesse les services publics des habitants les plus précaires, lors même que l’on connaît les liens étroits entre précarité et suicide… Lors même que l’on sait que le meilleur remède face aux idées suicidaires reste le contact humain, la parole prise en charge par un soignant qualifié.

   Quelle dignité pour une société qui préfère autoriser sa population à mourir, qui assiste ses propres citoyens dans la mort lorsqu’ils expriment une grande détresse psychologique, plutôt que de réduire la question des maux sociaux conduisant à ces comportements auto-destructeurs ? Quelle responsabilité de l’État dans ce lent désinvestissement programmé du secours à ses citoyens ? Il semble nécessaire de rappeler une fois de plus, que contrairement à ce que véhicule le discours économique dominant, les citoyens des États-Providence ne sont pas des assistés profitant d’un système généreux, mais les contributeurs d’un système ayant décidé par choix moraux, éthiques, et aussi économiques, de promouvoir la solidarité et la protection du plus faible…

1A. Joblin, « Le suicide à l’époque moderne », Revue historique / dirigée par MM. G. Monod et G. Fagniez , 1994-01, Presses universitaires de France, Paris, pp. 85-119.

2c.f. le titre XXII de la Grande ordonnance criminelle de 1670.

3R.Deforges, Le Paris de mes Amours, Plon, Paris, 2011.

Contacts : liebartdeborah@gmail.com / http://twitter.com/LiebartDeborah

10.5281/zenodo.3609732

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