Aujourd’hui, pour fêter le premier anniversaire du mouvement des Gilets Jaunes, je voudrais m’arrêter sur ces femmes anonymes qui se battent quotidiennement au nom de solidarités ancestrales oubliées au cours des dernières décennies1. La composition sociologique féminine des troupes des Gilets Jaunes interpelle l’observateur, tant elle recolle à des réalités historiques de luttes révolutionnaires pacifiques des femmes, non pour défendre leurs propres droits individuels, leurs propres corps, selon le slogan cher aux féministes de la « seconde vague », c’est à dire, des années 1960-1970, mais bien plus à un féminisme universel luttant pour les droits humains de tous, contre toute forme d’oppression, non pour leur propre corps mais pour le corps social. C’est à ces pionnières du soin que j’ai envie de rendre hommage aujourd’hui, à ces oubliées de l’Histoire, éclipsées par quelques figures contemporaines effaçant l’essence des luttes féministes passées au nom de principes individualistes de genre, réducteurs.

   En voyant ces femmes défiler dans les cortèges, se réunir autour des ronds-points, en les entendant parler de leur quotidien avec le sourire, maniant l’humour contre la fatalité des fins de mois difficiles, de l’avenir incertain de leurs enfants, de la casse des systèmes de solidarités, on voit se redessiner les contours d’un féminisme ancestral dans lequel la figure de la femme retrouve toute sa noblesse. C’est l’histoire des utopistes ayant consacré leur vie entière au combat de l’abolition des privilèges de toute nature, à l’abolition de l’exploitation des masses laborieuses, à l’amélioration des conditions de vie des plus précaires au cours de longs combats quotidiens. C’est l’histoire de Jeanne Deroin, moquée par Proudhon, qui lutta sa vie entière pour les droits des femmes, un combat qu’elle décrit, lors de sa candidature aux élections législatives de 1849, comme intimement lié à la cause du peuple, en s’attaquant aux questions de l’abolition des privilèges de naissance, de l’amélioration du quotidien de la classe ouvrière, de la transformation de la propriété privée, de l’éducation professionnelle et sociale. Toute sa vie elle lutta pacifiquement pour les déshérités, les précaires, l’affranchissement des travailleurs et l’émancipation des femmes comme minorité opprimée. Derrière le discours, c’est la mise en place de mesures pratiques. Elle créa une école pour les enfants pauvres. Ce fut ensuite le développement des dispensaires communautaires de quartiers portés à bout de bras par des femmes luttant contre la pauvreté et contre les maux sociaux : malnutrition, fatigue des corps, illettrisme, lacunes éducatives… tout un faisceau de maux pris en charge par les femmes qui, depuis la nuit des temps, sont les premières soignantes, chargées de familles, soignant les enfants, aidant les personnes âgées… Ce féminisme n’opposant pas hommes et femmes, loin de chercher à affirmer la supériorité de la femme sur l’homme, place la femme au cœur de la société, lui offrant toute la noblesse d’être, en soi-même, le lien social. L’implication constante des femmes dans les mouvements sociaux à travers le monde, plus que mettre en avant qu’elles sont les premiers témoins et les premières victimes des mesures antisociales, (car ce sont les femmes qui de tout temps nourrissent leur famille et gèrent les budgets familiaux), fait resurgir cette image de gardienne des solidarités, une image puissante qui a toujours fait réfléchir à deux fois les instances politiques les plus hardies lors de leurs prises de décision.

   Comment alors est-on passé d’un féminisme humaniste à un féminisme beaucoup plus individualiste ? La réponse est sans doute à chercher dans la diffusion des idées féministes de la « seconde vague », dans les années 1960-1970, depuis les États-Unis, dans le contexte de la contestation de la guerre du Vietnam, mais aussi plus tard dans la fin de la Guerre Froide et l’effondrement du bloc de l’Est. Les mouvements féministes d’alors ne visent plus l’égalité des femmes, ni l’obtention de droits sociaux largement acquis, mais visent plutôt à la libération de la femme, comme en témoignent les noms des mouvements, Mouvement de libération de la femme, en tête. S’opposant à toute idée de mixité, « ces groupes se caractérisent par le refus affirmé de toute structure, de la bureaucratie, du leadership, ils préconisent le partage du pouvoir, la décentralisation, les réunions informelles. Ils accomplissent des gestes d’éclat comme, par exemple, le dépôt à l’Arc de Triomphe d’une gerbe à la femme inconnue du soldat inconnu »2.

   En rompant avec la tradition féministe précédente, les égéries du mouvement de la seconde vague, centrant leur combat sur les questions de la libération sexuelle, du patriarcat à abattre et de la domination masculine, ont évincé la question sociale, la question de la ségrégation des minorités, des droits fondamentaux… et de ce fait creuser le lit du libéralisme et du néolibéralisme se développant au moment où les femmes entraient sur le marché du travail. Libéralisme et féminisme luttant contre les mêmes « cadres structurels », sociaux, familiaux, étatiques, ont alors entretenu des liens troubles, au profit des entreprises trouvant là un moyen de baisser les salaires, du fait de cette nouvelle concurrence des femmes sur le marché du travail, mais aussi du fait de l’idéologie féministe contemporaine elle-même, défendant un individualisme globalement porté par les mouvements des années 1960 et suivantes. Un individualisme devenant un but, une fin en soi, une reconnaissance sociale du soi au détriment des questions originellement portées par des femmes telles que Flora Tristan ou Louise Michel luttant pour un monde plus juste et s’engageant dans le socialisme en particulier dans les branches les plus utopiques, au côté de Fourier en France ou d’Owen en Angleterre. Des femmes de combat soutenues par des hommes, travaillant avec eux, sans poser la question du genre.

   Qu’avons nous donc gagner à opposer, à hiérarchiser les souffrances, les causes dignes de combat ? Les premières féministes englobaient toutes ces causes sous la bannière des luttes sociales, exactement comme le font aujourd’hui les femmes gilets jaunes, joignant fin du mois et fin du monde, la question sociale et la question écologique.

   Au delà de la dénonciation, certes utile, portée par le mouvement « #MeToo », on peut se demander où sont passées les mouvements féministes dans les grandes luttes sociales ? Où sont-ils pour dénoncer le fait que 700 enfants dorment à la rue quotidiennement à Paris, la paupérisation grandissante des populations à travers l’Europe ? Où sont-ils pour dénoncer le manque de moyen de l’hôpital européen3, des inégalités à l’école4, la fin programmée de l’État Providence en Europe, les politiques migratoires contemporaines et la transformation de la Méditerranée en cimetière ? La disparition de 30 000 mineurs isolés durant leur périple migratoire5 ? Les tentatives de suicide d’enfants dans les camps de migrants6? Il est certain que ni Jeanne Deroin, ni Flora Tristan, ni Louise Michel, (pour reprendre trois héroïnes du XIXième siècle), ne seraient restées silencieuses face à ces drames et à ces injustices sociales. Chacune à leur manière, pacifiquement ou sur les barricades, elles se seraient saisies de ces questions à bras le corps et auraient mis toute leur énergie à combattre ces fléaux.

  La branche féministe de la seconde vague a globalement abandonné la critique du système économique et social au moment même où le néolibéralisme s’imposait comme doctrine dominante et balayait en les discréditant, toutes les alternatives, tous les discours minoritaires s’opposant à lui, faisant du mouvement féministe d’alors, le complice d’un système que toute l’idéologie féministe précédente avait combattu au prix fort. Au même moment, certains courants féministes critiquaient la protection sociale, en particulier familiale, au nom de la discrimination existant entre travail payé et travail non payé, mettant le doigt sur la charge du soin dévolue aux femmes, des critiques qui ouvrirent plus la voie à la restructuration du système de soin et de protection sociale au détriment de la population en général et des femmes elles-mêmes, en particulier, qu’à la reconnaissance et à la prise en considération de l’aliénation féminine aux tâches ménagères… En prêtant l’oreille et en défendant les mêmes causes que le libéralisme et le néolibéralisme, le mouvement féministe a déstabilisé l’équilibre social des trois forces en présence : le néolibéralisme, les mouvements émancipateurs et la protection sociale. Les féministes utopistes défendaient déjà l’idée d’un revenu de base7, d’une reconnaissance du soin comme pilier de la société, car le soin en tant que prise en charge des maux de toute nature est un combat féministe de la première heure, non parce qu’elles sont femmes, mais parce que, tout comme les mères marchant sur Versailles en criant à la famine, les utopistes y voyaient un combat social majeur pour créer des sociétés plus justes et plus humaines, mais aussi des sociétés pacifiées et pérennes.

2 Mosconi Nicole, « Mai 68 : le féminisme de la « deuxième vague » et l’analyse du sexisme en éducation », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 2008/3 (Vol. 41), p. 117-140. DOI : 10.3917/lsdle.413.0117. URL : https://www.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2008-3-page-117.htm

7Cf., Liébart D., Manca M., La finance et le soin, gouvernance, systèmes mutualistes et répartition du risque. https://zenodo.org/record/1066858#.Xe9fIPfjI5k

Contacts : liebartdeborah@gmail.com / http://twitter.com/LiebartDeborah

10.5281/zenodo.3571812

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