Il y a quelques mois, je posais la question de l’utopie et de la dystopie en relisant le De optimo rei de Thomas More. Aujourd’hui, je voudrais revenir sur le thème en appuyant mon propos sur les dernières nouveautés concernant l’automatisation et la digitalisation du welfare en Europe et des questions éthiques que cela soulève, dans le domaine du soin, au sens large : soin, crédit universel…

  Il serait peut-être temps de s’interroger vraiment sur nos sociétés, sur leurs capacités à créer et recréer du lien social, de la confiance, de l’affect, de l’empathie,…, sur leur capacité à conserver leur humanité, tant dans le traitement des individus par les États centraux, que dans les relations interindividuelles quotidiennes sur lesquelles chacun de nous peut agir.

  L’exemple de l’automatisation du système de soin1 britannique montre rétrospectivement que, si de nombreux problèmes préexistants subsistent, de nouvelles difficultés, propres au système lui-même, émergent2, à l’heure où, aux Pays Bas, certains politiciens s’interrogent sur la possibilité d’étendre le droit à l’euthanasie thérapeutique aux personnes âgées en bonne santé physique, mais, qui, traversant des « souffrances existentielles », fatiguées ou déprimées, sont convaincues d’avoir suffisamment vécu3

  Au Royaume-Uni, c’est le gel du versement des allocations regroupées sous le label du crédit universel qui plonge les bénéficiaires dans des conditions quotidiennes difficiles. En cause, le développement des unités de traitement robotique, « la force de travail virtuelle », bref, les fameuses « intelligences artificielles » du système de soin, déshumanisées et incapables de toute empathie, de tout traitement au cas par cas de dossiers où se mêlent allocations chômage, allocations familiales, allocations logement… Un traitement froid bien loin de l’éthique du travailleur social, du soignant et de l’aidant, bien loin de l’esprit originel, solidaire et universel du welfare britannique4. Au delà des frontières britanniques, c’est le monde entier qui se tourne vers le même système en louant son efficacité sa neutralité, sa rapidité et sa transparence5. Figure du progrès ou retour sur une dystopie à la Dickens ? La réalité ce sont des légions d’Oliver Twist des temps modernes qui se lèvent partout dans un monde bipolaire, c’est le quotidien des ouvriers des héros de Hard Times… Derrière l’outil inanimé, c’est la construction politique qui pose problème, le déplacement du curseur qui passe du traitement de la pauvreté comme mal social au traitement du pauvre comme problème. C’est la perte de tous les acquis d’après guerre, des solidarités à échelle nationale.

  Derrière ces problèmes de traitement de dossiers, de délais, de report, c’est toute une partie de la population qui se retrouve à vivre hors du système de soin et d’assistance dans une grande précarité et une espérance de vie qui pour certaines catégories sociales européennes s’effrite.

  Au delà du problème individuel dramatique, c’est l’avenir d’un continent tout entier qui se joue derrière cette automatisation des processus. Lorsqu’en 2016 les britanniques sont invités à se prononcer sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, les responsables européens tremblent. La sanction tombe, c’est toute l’Union qui se remet en question et cinquante ans d’histoire et de politique communes qui volent en éclat : « l’Europe ne peut plus faire comme avant », « un choix douloureux qui met gravement l’Europe à l’épreuve » entend on dans les couloirs de l’Elysée, tandis qu’à Berlin on convoque un mini sommet conviant la France, l’Italie et le président du Conseil européen, pour faire face à « ce coup porté à l’Europe » … En Grande Bretagne, D.Cameron démissionne, N.Farage dénonce une « Union Européenne en train de mourir » et J.Corbyn invoque la paupérisation croissante de la population comme cause de ce vote historique, un vote de « ras le bol », en somme6. Comme on le sait, en janvier 2019, le premier accord est rejeté par le parlement, coûtant son poste de premier ministre à Thérésa May7, alors que le week-end dernier le report du vote est décidé par la Chambre.

  Depuis trois ans et demi, les presses européennes remplissent leurs colonnes en écrivant sur la montée des nationalismes et des populismes à travers l’Europe, voyant en cette sortie de l’Union l’illustration d’une nation protectionniste et se repliant sur elle-même8. Sans éluder la question réelle de l’opposition entre défenseurs d’une Europe souverainiste et défenseurs d’une Europe fédéraliste, la question du brexit semble être en réalité bien plus sociale que l’expression d’un simple sentiment politique anti-européen. Pour comprendre la question, il faut se souvenir des politiques socio-économiques menées depuis M. Thatcher, de la destruction progressive de l’État Providence Britannique, en particulier de la restructuration du NHS, fin des années 1980, entraînant une hausse des inégalités entre individus mais aussi entre territoires, (en introduisant une concurrence de type marché dans les structures de soin). Les réformes de la « Dame de fer » aboutissent de fait à un développement de la paupérisation, au démantèlement des syndicats et des contre-pouvoirs ouvriers, à une libéralisation du marché du travail et à une hausse du chômage dans les bassins sidérurgiques en particulier, qui deviennent les territoires abandonnés de la post-industrialisation, (toujours sinistrés aujourd’hui)…

  L’Europe deviendrait-elle populiste ? Hormis le fait que le terme même de « populisme » pose question9, il nous appartient de nous interroger sur ces « révoltes anti-européennes » qui secouent la construction européenne depuis plusieurs années maintenant. Pourquoi un tel désaveu ? Peut être en partie, car à chaque nouveau tournant politique et/ou économique et/ou social, depuis maintenant des décennies, les responsables politiques des divers pays européens brandissent, (tous partis confondus), face à la grogne interne de leurs propres citoyens, des impératifs imposés par Bruxelles : barre des 3 %, législation européenne sur la libre concurrence, libéralisation des marchés, maîtrise des dettes souveraines, des budgets, plan d’austérité laissant les populations exsangues…, en s’étonnant, par la suite de la défiance des peuples face à ces institutions supranationales. Pardon, mais on tombe de l’armoire, quand on lit dans la presse, les responsables politiques cherchant des raisons profondes et des solutions pour résoudre la crise de confiance et la crise de légitimité qui secouent les peuples à travers le continent… sans que jamais il ne semble y avoir un réel sursaut, ni un véritable questionnement sur les fondements politiques de l’éthique gouvernementale10. Il apparaît de plus en plus difficile pour les représentants politiques nationaux de demander en même temps, l’adhésion des citoyens à un programme politique et de dénoncer continuellement la suprématie de Bruxelles sur les décisions intérieures. Les citoyens n’entrevoient que de plus en plus difficilement la marge de manœuvre des décideurs nationaux, lors même que pourtant ils participent aux sommets européens…. Faille d’un discours qui entraîne une gigantesque panne de confiance…

  La réalité semble plutôt bien être que tout comme le mouvement des gilets jaunes, le peuple du brexit ait entraperçu un moyen de faire entendre sa voix dans le bruit assourdissant des crises d’austérité post-subprimes. Si l’on cessait de ne voir en le brexit que l’expression d’une xénophobie viscérale, d’un refus de l’altérité, on commencerait peut être à apercevoir la souffrance des classes populaires, leur sentiment d’abandon et de déclassement, l’enlisement de certaines catégories dans la pauvreté. Le brexit, comme le cri du travailleur pauvre qui le soir rentre dormir dans sa voiture alors qu’il travaille à temps complet, le mouvement des gilets jaunes comme le soubresaut solidaire de l’infirmière qui vit dans une salle de garde d’un hôpital parisien car son salaire ne lui permet pas de se loger près de son travail…

  Certaines formes de solidarités locales semblent renaître, face au durcissement des conditions de vie de toute une partie de la population de l’Europe. Au lieu de penser le brexit comme un drame majeur de l’histoire de la Grande Bretagne, maintenant que le peuple a validé son exécution par voie de référendum et qu’il est difficile pour les dirigeants de désavouer leur propre population en organisant un nouveau vote… Peut-être que la tenue même du referendum était une erreur, mais maintenant que c’est fait et que la situation est telle qu’elle est, peut-on essayer d’aller de l’avant, sans continuellement refaire le match avec des « si » ?

  Peut-on en espérer des réformes bénéficiant vraiment à la population, le pays étant « libéré » des contraintes de Bruxelles si longtemps dénoncées et montrées du doigt par les discours politiques ? Peut-on espérer que les travaillistes se saisissent des vrais défis posés par la population et tentent d’améliorer, une fois libéré des contraintes européennes si longtemps mises en avant par la rhétorique politique, de reprendre la main sur les services publics essentiels, vitaux, de la société britannique11 ? Le soin au sens large, en premier lieu, comme droit individuel inaliénable.

  Mis au pied du mur par leurs citoyens, les politiciens sont obligés de réagir et d’agir en responsabilité, au risque s’ils souhaitaient faire l’économie de leur responsabilité éthique mais aussi de leur responsabilité comptable de perdre le peu de crédibilité qu’il leur reste encore auprès de toute une partie de la population et in fine au risque de conduire la société toute entière dans l’impasse de la violence.

 Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que le pauvre comme figure sociologique, contrairement à la classe moyenne, n’a plus rien à perdre et qu’il emprunte souvent les voies les plus violentes pour se faire entendre, celles du désespoir et de la poudre.

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