Cette semaine, l’affaire du débarquement du Sea Watch 3 par la capitaine Carola Rackete, et cette photo dramatique relayée par tous les médias du monde, d’Oscar Alberto Martinez Ramirez et de sa fille Valeria ayant péri noyés dans le Rio Grande, m’ont donné envie de vous parler de « Nation », « d’identité nationale », de la figure de l’étranger et plus largement d’altérité et d’ hospitalité…

  Après l’an Mil, les invasions extérieures se terminent en Europe occidentale. Chaque village choisit et enracine ses coutumes mais aussi son système de prise en charges des maux sociaux à l’échelle communale et particulière dans un monde où l’hospitalité du pauvre est encore un principe chrétien central. Progressivement l’État de droit naît, renforcé par une monarchie centralisée aussi bien en France qu’en Angleterre. S’ouvre alors une période d’importante mobilité : mobilité des hommes, des marchandises mais aussi des savoir-faire. La période médiévale est riche des déplacements des marchands au rythme des grandes foires, des pèlerinages, des voyages des compagnons et apprentis allant d’un chantier à un autre, des étudiants qui profitent de la naissance des grands centres universitaires pour parfaire leur éducation et leur ouverture au monde… Le cosmopolitisme est alors la norme, tant dans les échanges marchands que dans les mariages nobles et le développement des parentèles à travers l’Europe.

 La Révolution française modélise les frontières extérieures, les guerres révolutionnaires puis napoléoniennes font naître les nationalismes, et la « Nation », concept transcendant le monarque et l’Empereur et impliquant, aussi bien en France qu’en Angleterre, un sentiment d’appartenance à une entité historique éternelle, et par delà une identité clivante entre celui de l’intérieur et celui de l’extérieur, entre le ressortissant national et l’étranger.

  Avec l’État national, dessinant ses propres frontières, sa propre langue et ses propres croyances, le large mouvement de brassage diminue. L’histoire de cette mobilité au fil des siècles, c’est celle d’immigrés anonymes travailleurs, les soyeux italiens, les hollandais de la construction navale, les belges employés dans les mines de charbon du nord de la France, les polonais, les suisses et les allemands qui, au milieu du XIXième siècle participent à l’effort de la révolution industrielle. Les nations se cherchent une histoire favorisant la cohésion du nombre, de là naît une réflexion sur l’identité, réflexion qui renaît cycliquement dans les discours politiques du XXième siècle qui, cette fois entendent définir « l’identité nationale ». Qu’est ce que l’identité d’une nation ? Une identité de la permanence, « de la mêmeté » à la Ricœur ? Une identité lockienne ? Une identité basée sur le rapport à soi, l’ipseite, permettant le récit de l’existence au travers du changement permanent ? Certainement l’identité nationale relève du changement permanent, et de l’adhésion d’un peuple à un territoire. La nation ne devient nation que si elle se considère comme telle, sans cela, c’est le spectre de la balkanisation qui apparaît à l’horizon. Chercher une identité nationale permanente réduit la nation à une petite chose apeurée craignant la disparition dans toute transformation. L’identité nationale est un terme très fortement connoté en français. Dans les années 1960, on assiste à la montée en force des identités locales et des revendications communautaires en particulier par certains régionalistes dénonçant l’impérialisme de l’identité dominante et présentant les régions comme des nations opprimées. Le thème de l’identité nationale, (permettant de sceller une alliance discursive entre notables monarchistes et bonapartistes avec la nouvelle droite issue d’un certain délitement des milieux républicains), est ensuite récupéré par les partis les plus à droite de l’échiquier politique présentant la figure de l’étranger comme un danger mortel pour la nation1. Discours déjà combattu par les anarchos-syndicalistes avant 1914, alors que l’aile gauche traditionnelle socialiste se voit imposer le débat par l’aile droite. Au regard de l’Histoire, il apparaît que loin d’être une réalité de fait, « l’identité nationale » ressemble de plus en plus à l’outil de communication favori de partis politiques en quête de légitimité, (souvent sécuritaires), cherchant à asseoir leur pouvoir en éludant la véritable question de fond, la question sociale, en faisant naître un sentiment généralisé d’insécurité chez le citoyen et en utilisant la figure de l’étranger comme bouc émissaire des maux rencontrés par nos sociétés, en offrant à des populations en souffrance, souvent les moins éduquées, une alternative à leurs propres sentiments de culpabilité largement développés au travers de la cynique fable méritocratique… La pauvreté comme faute individuelle, ou comme externalité négative d’un système profitable ? Les inégalités ne sont pas à l’heure actuelle les conséquences de systèmes en panne, mais bien les aléas marginaux d’un modèle économique basé sur la réussite d’un petit nombre d’initiés au détriment de la foule à qui l’on vend des discours de haine identitaire en guise de « psychothérapie de groupe ».

  Une accusation facile rejetant la faute sur un facteur extérieur, au lieu de s’interroger sur le fond du problème, l’abandon de l’idéal de l’État Providence par un État néo-libéral dur, prédateur, dévorant au fur et à mesure chaque pan de ce système inclusif symbole de l’identité solidaire de la France : l’hôpital public2, les transports en commun, lors même que les plus précaires se voient relégués aux confins des grandes métropoles, sans possibilité de transport en commun et sans possibilité d’investir dans des véhicules suffisamment propres correspondant aux nouvelles normes « crit’air » et se trouvant de fait dans l’interdiction de se rendre sur leur lieu de travail lors des pics de pollution, le service public de l’éducation, de la poste…

 Le glissement sémantique est net : le patient et l’usager devenant des clients…

  La disparition programmée des services publics n’est rien d’autre en pratique, que la dilution du lien social et de l’esprit inscrit dans la trilogie républicaine : la liberté de vivre pleinement jusqu’à la limite de la liberté d’autrui, l’égalité entre les personnes quelles que soient leurs origines, leurs couleurs, leurs convictions personnelles, la fraternité unissant les membres du corps social dans un système coopératif inclusif.

  Aujourd’hui, dans le contexte de crise migratoire que vit l’Europe, les cartes semblent être redistribuées entre des pouvoirs centraux sécuritaires défendant leurs propres survies, apeurés de perdre leurs prérogatives régaliennes et prenant généralement en charge les systèmes redistributifs, et des pouvoirs locaux ou communaux faisant renaître l’hospitalité antique. L’exemple de la Sicile nous en apprend beaucoup plus sur ces traditions d’accueil et d’acceptation de l’altérité que n’importe quelle longue discussion sur le sujet, la métropole refusant toute possibilité d’accueil et de débarquement des bateaux humanitaires écumant la Méditerranée pour venir en aide aux migrants en péril, et les insulaires leur venant en aide en ouvrant leurs ports au nom d’une citoyenneté universelle et du droit de l’Homme à la dignité (et à la vie), quelles que soit son origine, sa culture et son histoire. Derrière cette Italie que l’on nous présente en France et plus largement en Europe, comme « populiste » et xénophobe, existe une véritable lutte de pouvoir entre l’État central et les centres décisionnaires locaux ou régionaux comme en atteste le refus de plusieurs maires de grandes villes d’appliquer le décret-loi anti-immigration du ministre de l’intérieur Salvini. Palerme, Naples, Florence, Parme, dénoncent une violation des droits de l’Homme et appellent à suspendre l’application « pour ce qui relève des compétences des communes », se battant en particulier pour l’accès aux soins pour les personnes disposant d’un permis de séjour humanitaire.

  Les discours politiques contemporains regorgent d’occurrences et de célébrations à la mobilité sociale, à la mobilité géographique, à l’inclusion… lors même que la rhétorique résurgente de l’État-nation tend à ériger à nouveau des frontières extérieures, mais aussi intérieures à Schengen et à transformer la mobilité en liberté pour les plus favorisés et en drames humains pour les plus défavorisés. Jusqu’à il y a peu, en France, on a vu des citoyens portant secours aux migrants aussi bien dans la zone méditerranéenne que dans la jungle de Calais, assignés en justice3. Des citoyens frappés d’un « délit de solidarité » jusqu’au 6 juillet 2018 et la reconnaissance par le Conseil Constitutionnel de la primauté de la fraternité incluant l’aide humanitaire au titre d’une solidarité fraternelle constitutionnelle, sur le « délit de solidarité », rappelant le « délit d’hospitalité » largement dénoncé par Derrida4. Des citoyens qui, au final n’étaient coupables que d’avoir réveillé une tradition anthropologique ancestrale5, allant à l’encontre de « l’imaginaire national », celle de l’hospitalité et de l’accueil de l’altérité, s’inscrivant directement dans la réflexion de Derrida sur l’éthique comme hospitalité, insistant sur l’antinomie entre les lois politico-juridiques de l’hospitalité, et la Loi éthique d’une hospitalité « absolue, inconditionnelle, hyperbolique » exigeant un accueil sans calcul et sans conditions6.

  Par delà ces questions humanitaires, se posent en réalité la question plus large du rôle de l’État dans un contexte où l’État sécuritaire se heurte à de nombreux citoyens solidaires, invitant à repenser la mondialisation humaine, l’exil et les nouveaux contextes urbains, et posant la question de l’autonomisation et/ou de l’émancipation de la ville ou du village accueillant, par rapport à l’État central. Le débat rappelle la formule kantienne du droit à tout étranger de ne pas être traité en ennemi mais aussi les travaux de Nouss revendiquant un « droit d’exil », le « droit universel à la mobilité » de Withol de Wenden, Agier, citant Tassin, insistant sur le fait fondamental que l’hospitalité correspond à un réalisme politique, « une pure intelligence du monde », qui « prévient la guerre et crée les conditions de la paix ».

  Comment ne pas y voir l’incarnation du bon sens dans un monde où par-delà la question des migrations de la pauvreté et du despotisme politique, se pose aujourd’hui la question brûlante des migrations climatiques contraintes, de la montée des eaux, des événements climatiques majeurs engendrant famines à répétition, manque d’eau potable et de terres disponibles à la culture… Pour ou contre, une chose est certaine : il sera plus facile de changer les normes devenues inadéquates de nos systèmes économiques débridés que de changer de planète… Reste à voir ce que les villes et/ou les régions feraient/feront d’une plus grande autonomie/émancipation vis-à-vis des pouvoirs centraux car si certains s’enthousiasment déjà pour les projets de smart city qui voient le jour un peu partout, certains défenseurs de la démocratie restent plus mesurés et plus sceptiques7.

1C.f, les travaux de G. Noiriel sur cette question.

5M.Agier, L’étranger qui vient, Seuil, Paris, 2018.

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