Le suicide comme ethos d’une société ?

  A travers l’Histoire, le suicide en tant qu’acte individuel a suscité les réactions les plus diverses. Acte religieux en Asie ou en Égypte ancienne, réparation de son honneur bafoué pour le Samouraï, il est marqué du sceau de l’infamie dans la France moderne, crime contre Dieu, sévèrement puni par le droit royal.

 On recherche à cette époque les preuves à charge contre le criminel coupable d’homicide sur sa propre personne et les autorités organisent le procès du cadavre du suicidé par l’intermédiaire d’un curateur1 répondant à la place du cadavre aux questions des enquêteurs, application d’une sorte de droit de défense afin d’essayer de lui éviter la présentation en place publique2, d’être traîné, attaché derrière une charrette dans les rues de la ville, face contre terre, pendu publiquement tête en bas, les biens du suicidé étant généralement confisqués et le verdict du jugement étant la mort du suicidé dont la mémoire devait être éteinte et le corps une fois exposé, jeté à la voirie, privé des derniers sacrements et de sépulture… Exemplarité d’une justice qui entend faire peur à ceux qui pourraient passer à l’acte, d’une justice royale et d’une autorité religieuse qui entendent maîtriser les corps et les esprits par la mise en place de « mécanismes d’obéissance ». On observe un fléchissement de ces pratiques au milieu du siècle des Lumières. La société perçoit elle différemment le suicide ou le secret des familles, largement abordé dans les affaires fiscales du siècle, est-il mieux entendu en la matière ? Sans doute, un mélange des deux, aidé par les réflexions philosophiques menées à l’époque, en particulier par Diderot, Montesquieu ou Voltaire.

  Le suicide est un puissant révélateur de l’ethos de la société dans laquelle il s’inscrit. Les archives des procès de suicidés de l’époque moderne nous en apprennent un peu sur les causes des passages à l’acte : aliénation mentale, alcoolisme, solitude, déshonneur, peur d’une fin de vie misérable après la cessation d’activités à grande pénibilité que la fatigue du corps ne permettait plus d’exercer, dans une société où l’isolement est marginalisé et l’individu isolé, un mort social. C’est l’image de la femme âgée fuyant La Salpêtrière et Saint-Lazare, tombée dans la misère et gagnant quelques sols en vendant de la soupe en manière d’Arlequin3, mélange de restes alimentaires, souvent périmés, collectés dans les maisons bourgeoises et vendus aux plus pauvres citadins.

  Qu’en est il aujourd’hui de la perception du suicide4 et de sa prise en charge dans nos sociétés contemporaines, alors que toutes les études montrent que le nombre de décès par suicide reste élevé en Europe et sans doute minoré, en particulier chez les hommes adultes, les personnes âgées et les jeunes5? Comment évaluer le risque et le prévenir, alors qu’une personne se suicide toutes les quarante secondes dans le monde ?

  Si les études montrent que certains territoires sont plus impactés, (en particulier ceux à fort taux de chômage), et que certaines catégories socio-professionnelles sont plus exposées que d’autres, en particulier les agriculteurs, les surveillants de prison, mais aussi les policiers et les enseignants, la sociologie durkheimienne a montré depuis plus d’un siècle que le suicide loin d’être uniquement un mal individuel, est l’un des révélateurs du niveau de malheur moyen, de mal-être d’une société. En cela il doit être traité, non plus seulement dans une trajectoire individuelle de soin, mais comme un enjeu majeur de santé publique.

  Une première remarque concerne le fait que trop souvent encore, les études chiffrées ne considèrent que les suicides conduits à leur terme, sans toutefois comptabiliser les tentatives de suicides, tendant ainsi à minorer l’indice de mal-être ressenti et exprimé par la population, et ce d’autant plus que l’on sait que la récidive suicidaire représente l’un des premiers risques dans le passage à l’acte.

  Une seconde remarque concerne la prévention du suicide dans des sociétés où l’euthanasie et le droit à mourir sont reconnus, soit comme droit-liberté, soit comme droit-créance. Le cas des Pays-Bas où l’euthanasie des personnes physiquement bien portantes est autorisée si la personne fait état d’un sentiment de lassitude, d’isolement, d’un mal être psychique insupportable et/ou d’un sentiment de « vie accomplie », interroge, opposant liberté individuelle, droit à disposer de sa propre personne et non prise en charge de pathologies curables. Cette question pourrait être traitée en lien avec celle du don d’organes, chaque citoyen étant désormais, par défaut, légalement donneur.

  Troisième remarque, pendant longtemps, le suicide des jeunes a été peu étudié. En 2016, une mission leur a été consacrée en France et l’on découvre au fil des pages une réalité glaçante : les suicides de jeunes interviennent de plus en plus tôt, les services hospitaliers faisant état de tentatives de suicide dés l’âge de 8 ou 9 ans… Harcèlement scolaire par les élèves, violences familiales physiques et/ou psychologiques, violences scolaires, brimades, humiliations publiques de la part d’un enseignant… sont les premières causes invoquées par les enfants en consultation psy ou par les enquêtes menées quand malheureusement la tentative a abouti6. Prévenir le suicide des jeunes et des très jeunes devra passer par une redéfinition du cadre et des missions de l’école, mais aussi par une application plus ferme des textes de loi destinés à défendre les droits des enfants. Il s’agit d’affermir une volonté politique, de réveiller toute la chaîne de la justice qui, craignant l’erreur judiciaire, préfère parfois fermer les yeux sur la souffrance des enfants. Concernant les adolescents, les études mettent en lumière un plus grand nombre de passage à l’acte de la part des jeunes filles que des garçons plus enclins à développer des comportements agressif envers autrui qu’envers eux-mêmes, contrairement aux filles plus enclines à l’automutilation, la scarification et au suicide.

   L’approche durkheimienne, reliant mécontentement social et suicide, préconisait une politique d’inclusion de l’individu aux institutions protectrices : la famille, l’association, le syndicat, car plus les liens sociaux sont forts, moins le risque de basculer du mécontentement social au passage suicidaire est élevé. A l’heure de la suppression de tous les services publics de proximité, de la distensions des liens familiaux, des ruptures de toutes natures, réfléchir à reconstruire du lien social à une échelle de proximité pourrait être une méthode de lutte efficace contre le suicide, au même titre que la lutte contre le chômage et ce ressenti d’inutilité sociale et physique exprimé hier comme aujourd’hui par les exclus du monde du travail.

   Réduire le suicide à une simple pathologie liée à des phénomènes physiologiques ou psychologiques individuels, refuser d’ouvrir le débat en particulier avec les plus jeunes, par peur de favoriser les passages à l’acte, fermer les yeux sur la réalité sociale du suicide, sur la brutalité de la compétitivité imposée parfois dans le monde du travail, comme en témoigne les cas de France Télécom7 et de Renault8, concourent à isoler les individus fragiles et à laisser le phénomène se développer.

   Un État responsable ne peut s’enfermer dans le silence, sous prétexte de secret des familles ou de neutralité. Un État responsable n’a pas le droit d’abandonner ses citoyens les plus fragiles, il est de son devoir de promouvoir et de mettre en place de grandes politiques de santé publique, de donner les moyens aux intervenants psychiatriques, au lieu de fermer sans cesse des lits et des services au nom d’économies budgétaires et de politiques d’austérité draconiennes, éloignant sans cesse les services publics des habitants les plus précaires, lors même que l’on connaît les liens étroits entre précarité et suicide… Lors même que l’on sait que le meilleur remède face aux idées suicidaires reste le contact humain, la parole prise en charge par un soignant qualifié.

   Quelle dignité pour une société qui préfère autoriser sa population à mourir, qui assiste ses propres citoyens dans la mort lorsqu’ils expriment une grande détresse psychologique, plutôt que de réduire la question des maux sociaux conduisant à ces comportements auto-destructeurs ? Quelle responsabilité de l’État dans ce lent désinvestissement programmé du secours à ses citoyens ? Il semble nécessaire de rappeler une fois de plus, que contrairement à ce que véhicule le discours économique dominant, les citoyens des États-Providence ne sont pas des assistés profitant d’un système généreux, mais les contributeurs d’un système ayant décidé par choix moraux, éthiques, et aussi économiques, de promouvoir la solidarité et la protection du plus faible…

1A. Joblin, « Le suicide à l’époque moderne », Revue historique / dirigée par MM. G. Monod et G. Fagniez , 1994-01, Presses universitaires de France, Paris, pp. 85-119.

2c.f. le titre XXII de la Grande ordonnance criminelle de 1670.

3R.Deforges, Le Paris de mes Amours, Plon, Paris, 2011.

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Why is it urgent to reconnect with humanist feminism ?

  Today, to celebrate the first anniversary of the Yellow Vests movement, I would like to focus on these anonymous women who daily fight in the name of ancestral solidarity forgotten in recent decades1. The feminine sociological composition of the Yellow Vest troops challenges the observer, as it sticks to historical realities of peaceful revolutionary struggles of women : not just to defend their individual rights, their own bodies, according to the feminist slogan of the « second wave », from the 1960s and 1970s, but much more to a universal feminism fighting for human rights, against all types of oppression, not for their own body but for the entire social body. It is to these pioneers of care that I want to pay tribute today, to those forgotten in History, overshadowed by some contemporary figures erasing the essence of past feminist struggles, in the name of a certain individualism reducing to gender principles.

  Seeing these women in demonstrations and strikes, gather around roundabouts, hearing them talking about their daily lives with a smile, using humor against the incertainty of the end of the month, the uncertain future of their children, the breakdown of systems of solidarity… In all this, we see the contours of an ancestral feminism redrawn, in which the figure of woman regains all its nobility. It is the story of the utopians who devoted their lives to the fight for the abolition of privileges of all kinds, to the abolition of the exploitation of the working masses, to the improvement of the living conditions of the most precarious during long and daily fights. This is the story of Jeanne Deroin, mocked by Proudhon, who fought her whole life for the rights of women, a fight she describes, during her candidacy in the legislative elections of 1849, as intimately linked to the cause of the people, by examining the issues of the abolition of birth privileges, the improvement of the daily life of the working class, the transformation of private property, the issue of professional and social education… All her life she fought peacefully for the underprivileged, the precarious, the emancipation of the workers and the emancipation of women as an oppressed minority… Behind the speech, beyond words, is the implementation of practical measures. She created a school for poor children. Then, it was the development of community dispensaries in neighborhoods, carried by women fighting against poverty and social ills : malnutrition, exhaustion of the bodies, illiteracy, educational gaps… a whole spectrum of ills, managed by women who, since immemorial time, have been the primary caregivers, responsible and accountable for families, caring for children, helping the elderly… This feminism, which does not oppose men against women, far from seeking to assert the superiority of women over men, puts women at the heart of society, offering them all the nobility of being, in themselves, the social link.

  The constant involvement of women in social movements around the world, more than highlighting that they are the first witnesses and the first victims of anti-social measures, (because it is women who have always fed their families and managed family budgets), brings to light this image of guardian of solidarity, a powerful image that has always made the boldest political authorities think twice. So, how did we go from humanist feminism to a much more individualistic feminism ? The answer is undoubtedly to be sought in the diffusion of feminist ideas of the « second wave », in the years 1960-1970, from the United States, in the context of the contestation of the Vietnam War, but also later with the end of the Cold War and the collapse of the Eastern bloc. Feminist movements then no longer aimed at women’s equality nor at the acquisition of widely acquired social rights, but rather aimed at the liberation of women, led by the « Mouvement de libération de la femme« .

  Exclusively reserved for women, “these groups are characterized by the asserted refusal of any structure, bureaucracy, leadership, they advocate power sharing, decentralization, informal meetings. They carry out symbolic actions like, for example, the deposit at the Arc de Triomphe of a funeral commemorative wreath to the unknown wife of the unknown soldier2« . By breaking with the previous feminist tradition, the “muses” of the “second wave movement”, focusing their fight on the questions of sexual liberation, patriarchy to be cut down and male domination, have ousted the social question, the question of the segregation of minorities, the issue of fundamental rights… and they have increased the development of liberalism and neoliberalism developing at the time when women entered the labor market. Liberalism and feminism fighting against the same structural, social, family and state frameworks have nurture questionnable connections, for the benefit of companies finding a way to lower wages, due to this new competition from women on the labor market, but also because of the contemporary feminist ideology itself, defending an individualism generally carried by the movements of the 1960s and following. An individualism becoming a goal, an end in itself, a social recognition of the self at the expense of the questions originally carried by women such as Flora Tristan or Louise Michel fighting for a fairer world and engaging in socialism in the most utopian socialism, alongside Fourier in France or Owen in England. Women fighters, supported by men, working with them, without asking the question of gender.

  What do we gain by prioritizing fights, prioritizing suffering, worthy and unworthy causes ? The feminists of 1848 included all these causes under the banner of social struggles, exactly as yellow vests women do, today, connecting the issue of the end of the month and the question of the end of the world, the social question and the ecological question.

  Beyond “#MeToo”, one can wonder where the feminist movements have gone in the great social struggles? Where are they to denounce the fact that 700 children daily sleep on the streets in Paris, the growing impoverishment of populations across Europe ? Where are they, to denounce the colossal lack of resources of the European hospital3, inequalities at school4, the planned end of the welfare state in Europe, contemporary migration policies and the transformation of the Mediterranean into a cemetery ? The disappearance of 30,000 isolated minors during their migratory trek5 ? Child suicide attempts in migrant camps6 ?… It is quite sure that neither Jeanne Deroin, nor Flora Tristan, nor Louise Michel, would have remained silent facing these dramas and these social injustices. Each, in their own way, peacefully or on the barricades, they would have seized these questions, and would have put all their energy, all their expertise to fight these evil. Second wave feminism has generally abandoned the criticism of the economic and social system at the moment when neoliberalism imposed itself as the dominant doctrine and swept away by discrediting them, all the alternatives, all the minority discourses opposing it, making this new feminist movement an accomplice to the system that all of the previous feminist ideology had fought against at high cost. At the same time, part of feminist currents criticized social protection, in particular family policies, in the name of the discrimination existing between « paid work » and « unpaid work », putting their finger on the burden of care devolved to women, critics who opened the way more to the restructuring of the care and social protection system to the detriment of the population in general, and of women themselves, in particular, than in the recognition and consideration of female alienation from household tasks…

  By listening and defending the same causes as liberalism and neoliberalism, the feminist movement has destabilized the social balance of the three forces involved : neoliberalism, emancipatory movements and social protection. Utopian feminists were already defending the idea of a basic income7, the recognition of care as a pillar of society, because caring precarious, fragile people, (child, elderly, poor workers, unfortunates…), was an original feminist struggle, not because they are women, but because, just like mothers walking on Versailles denouncing starvation, utopians saw in it a major social struggle to create more just and more humane societies, but also peaceful and perennial societies. As G. Apoliniaire wrote, « il est grand temps de rallumer les étoiles », it is high time to rekindle the stars…  

2 Mosconi Nicole, « Mai 68 : le féminisme de la « deuxième vague » et l’analyse du sexisme en éducation », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 2008/3 (Vol. 41), p. 117-140. DOI : 10.3917/lsdle.413.0117. URL : https://www.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2008-3-page-117.htm

7Cf., Liébart D., Manca M., La finance et le soin, gouvernance, systèmes mutualistes et répartition du risque. https://zenodo.org/record/1066858#.Xe9fIPfjI5k

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De l’urgence de renouer avec le féminisme humaniste

  Aujourd’hui, pour fêter le premier anniversaire du mouvement des Gilets Jaunes, je voudrais m’arrêter sur ces femmes anonymes qui se battent quotidiennement au nom de solidarités ancestrales oubliées au cours des dernières décennies1. La composition sociologique féminine des troupes des Gilets Jaunes interpelle l’observateur, tant elle recolle à des réalités historiques de luttes révolutionnaires pacifiques des femmes, non pour défendre leurs propres droits individuels, leurs propres corps, selon le slogan cher aux féministes de la « seconde vague », c’est à dire, des années 1960-1970, mais bien plus à un féminisme universel luttant pour les droits humains de tous, contre toute forme d’oppression, non pour leur propre corps mais pour le corps social. C’est à ces pionnières du soin que j’ai envie de rendre hommage aujourd’hui, à ces oubliées de l’Histoire, éclipsées par quelques figures contemporaines effaçant l’essence des luttes féministes passées au nom de principes individualistes de genre, réducteurs.

   En voyant ces femmes défiler dans les cortèges, se réunir autour des ronds-points, en les entendant parler de leur quotidien avec le sourire, maniant l’humour contre la fatalité des fins de mois difficiles, de l’avenir incertain de leurs enfants, de la casse des systèmes de solidarités, on voit se redessiner les contours d’un féminisme ancestral dans lequel la figure de la femme retrouve toute sa noblesse. C’est l’histoire des utopistes ayant consacré leur vie entière au combat de l’abolition des privilèges de toute nature, à l’abolition de l’exploitation des masses laborieuses, à l’amélioration des conditions de vie des plus précaires au cours de longs combats quotidiens. C’est l’histoire de Jeanne Deroin, moquée par Proudhon, qui lutta sa vie entière pour les droits des femmes, un combat qu’elle décrit, lors de sa candidature aux élections législatives de 1849, comme intimement lié à la cause du peuple, en s’attaquant aux questions de l’abolition des privilèges de naissance, de l’amélioration du quotidien de la classe ouvrière, de la transformation de la propriété privée, de l’éducation professionnelle et sociale. Toute sa vie elle lutta pacifiquement pour les déshérités, les précaires, l’affranchissement des travailleurs et l’émancipation des femmes comme minorité opprimée. Derrière le discours, c’est la mise en place de mesures pratiques. Elle créa une école pour les enfants pauvres. Ce fut ensuite le développement des dispensaires communautaires de quartiers portés à bout de bras par des femmes luttant contre la pauvreté et contre les maux sociaux : malnutrition, fatigue des corps, illettrisme, lacunes éducatives… tout un faisceau de maux pris en charge par les femmes qui, depuis la nuit des temps, sont les premières soignantes, chargées de familles, soignant les enfants, aidant les personnes âgées… Ce féminisme n’opposant pas hommes et femmes, loin de chercher à affirmer la supériorité de la femme sur l’homme, place la femme au cœur de la société, lui offrant toute la noblesse d’être, en soi-même, le lien social. L’implication constante des femmes dans les mouvements sociaux à travers le monde, plus que mettre en avant qu’elles sont les premiers témoins et les premières victimes des mesures antisociales, (car ce sont les femmes qui de tout temps nourrissent leur famille et gèrent les budgets familiaux), fait resurgir cette image de gardienne des solidarités, une image puissante qui a toujours fait réfléchir à deux fois les instances politiques les plus hardies lors de leurs prises de décision.

   Comment alors est-on passé d’un féminisme humaniste à un féminisme beaucoup plus individualiste ? La réponse est sans doute à chercher dans la diffusion des idées féministes de la « seconde vague », dans les années 1960-1970, depuis les États-Unis, dans le contexte de la contestation de la guerre du Vietnam, mais aussi plus tard dans la fin de la Guerre Froide et l’effondrement du bloc de l’Est. Les mouvements féministes d’alors ne visent plus l’égalité des femmes, ni l’obtention de droits sociaux largement acquis, mais visent plutôt à la libération de la femme, comme en témoignent les noms des mouvements, Mouvement de libération de la femme, en tête. S’opposant à toute idée de mixité, « ces groupes se caractérisent par le refus affirmé de toute structure, de la bureaucratie, du leadership, ils préconisent le partage du pouvoir, la décentralisation, les réunions informelles. Ils accomplissent des gestes d’éclat comme, par exemple, le dépôt à l’Arc de Triomphe d’une gerbe à la femme inconnue du soldat inconnu »2.

   En rompant avec la tradition féministe précédente, les égéries du mouvement de la seconde vague, centrant leur combat sur les questions de la libération sexuelle, du patriarcat à abattre et de la domination masculine, ont évincé la question sociale, la question de la ségrégation des minorités, des droits fondamentaux… et de ce fait creuser le lit du libéralisme et du néolibéralisme se développant au moment où les femmes entraient sur le marché du travail. Libéralisme et féminisme luttant contre les mêmes « cadres structurels », sociaux, familiaux, étatiques, ont alors entretenu des liens troubles, au profit des entreprises trouvant là un moyen de baisser les salaires, du fait de cette nouvelle concurrence des femmes sur le marché du travail, mais aussi du fait de l’idéologie féministe contemporaine elle-même, défendant un individualisme globalement porté par les mouvements des années 1960 et suivantes. Un individualisme devenant un but, une fin en soi, une reconnaissance sociale du soi au détriment des questions originellement portées par des femmes telles que Flora Tristan ou Louise Michel luttant pour un monde plus juste et s’engageant dans le socialisme en particulier dans les branches les plus utopiques, au côté de Fourier en France ou d’Owen en Angleterre. Des femmes de combat soutenues par des hommes, travaillant avec eux, sans poser la question du genre.

   Qu’avons nous donc gagner à opposer, à hiérarchiser les souffrances, les causes dignes de combat ? Les premières féministes englobaient toutes ces causes sous la bannière des luttes sociales, exactement comme le font aujourd’hui les femmes gilets jaunes, joignant fin du mois et fin du monde, la question sociale et la question écologique.

   Au delà de la dénonciation, certes utile, portée par le mouvement « #MeToo », on peut se demander où sont passées les mouvements féministes dans les grandes luttes sociales ? Où sont-ils pour dénoncer le fait que 700 enfants dorment à la rue quotidiennement à Paris, la paupérisation grandissante des populations à travers l’Europe ? Où sont-ils pour dénoncer le manque de moyen de l’hôpital européen3, des inégalités à l’école4, la fin programmée de l’État Providence en Europe, les politiques migratoires contemporaines et la transformation de la Méditerranée en cimetière ? La disparition de 30 000 mineurs isolés durant leur périple migratoire5 ? Les tentatives de suicide d’enfants dans les camps de migrants6? Il est certain que ni Jeanne Deroin, ni Flora Tristan, ni Louise Michel, (pour reprendre trois héroïnes du XIXième siècle), ne seraient restées silencieuses face à ces drames et à ces injustices sociales. Chacune à leur manière, pacifiquement ou sur les barricades, elles se seraient saisies de ces questions à bras le corps et auraient mis toute leur énergie à combattre ces fléaux.

  La branche féministe de la seconde vague a globalement abandonné la critique du système économique et social au moment même où le néolibéralisme s’imposait comme doctrine dominante et balayait en les discréditant, toutes les alternatives, tous les discours minoritaires s’opposant à lui, faisant du mouvement féministe d’alors, le complice d’un système que toute l’idéologie féministe précédente avait combattu au prix fort. Au même moment, certains courants féministes critiquaient la protection sociale, en particulier familiale, au nom de la discrimination existant entre travail payé et travail non payé, mettant le doigt sur la charge du soin dévolue aux femmes, des critiques qui ouvrirent plus la voie à la restructuration du système de soin et de protection sociale au détriment de la population en général et des femmes elles-mêmes, en particulier, qu’à la reconnaissance et à la prise en considération de l’aliénation féminine aux tâches ménagères… En prêtant l’oreille et en défendant les mêmes causes que le libéralisme et le néolibéralisme, le mouvement féministe a déstabilisé l’équilibre social des trois forces en présence : le néolibéralisme, les mouvements émancipateurs et la protection sociale. Les féministes utopistes défendaient déjà l’idée d’un revenu de base7, d’une reconnaissance du soin comme pilier de la société, car le soin en tant que prise en charge des maux de toute nature est un combat féministe de la première heure, non parce qu’elles sont femmes, mais parce que, tout comme les mères marchant sur Versailles en criant à la famine, les utopistes y voyaient un combat social majeur pour créer des sociétés plus justes et plus humaines, mais aussi des sociétés pacifiées et pérennes.

2 Mosconi Nicole, « Mai 68 : le féminisme de la « deuxième vague » et l’analyse du sexisme en éducation », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 2008/3 (Vol. 41), p. 117-140. DOI : 10.3917/lsdle.413.0117. URL : https://www.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2008-3-page-117.htm

7Cf., Liébart D., Manca M., La finance et le soin, gouvernance, systèmes mutualistes et répartition du risque. https://zenodo.org/record/1066858#.Xe9fIPfjI5k

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Restricting « l’Aide médicale d’Etat », a health and economic aberration?

 While the new French « Immigration Plan » has just been revealed on November 6th, I would like to focus on the changes made to « l’Aide médicale d’Etat » (AME). Sometimes presented as the incarnation of French laxity with regard to illegal immigration, sometimes presented as the gateway to « medical tourism », AME cover the health expenses of undocumented migrants living in France.

 The myth of « medical tourism of the migrant », (phenomenon totally marginal according to Médecins du Monde), is a powerful lever of contemporary identity discourses. In reality only 3% of undocumented migrants cite health as a reason for migration and 85% of the patients supported by the association and eligible for the device are unaware of its existence. Beyond individual care, the AME is a real public health tool, one of the sentinels of the national health system that protects the entire society and contrary to the common discourse, the AME could well represent an economy on the total budget dedicated to healthcare. Let’s take a pragmatical look…

  Before beginning, a statement. Thinking refugees only as useless consumers of public spending is to deny the fact that many of them work, consume, pay VAT, the first tax in France in terms of tax revenues, while burdening only little on pension benefits and paradoxically and having statistically less use of the care system. In fact, the current discourse, part of the wider rhetoric of the “criminalization of the poor”, makes the figure of the migrant responsible for its own ills but also for social ills. It stigmatizes migrants, making them guilty of their own destiny, and more largely guilty of the loss of speed of the French health system, while in the name of the budget, more than 4200 beds were closed in hospitals in 2018, and that the ambulatory medicine is more and more the standard1.

 It’s about restoring dignity to the care system. Migrants do not aim to become « the new burden » of the Republic, but to integrate the country socially and economically, living like everyone else, in peace, in the same way that precarious French people do not want to live on charity and / or assistance system, as evidenced by the symbolic hashtag #pauvremaisdigne on Twitter…

So, does reducing the AME budget really represent an economy for society ? The 2019 AME budget2 amounts to 934.9 million euros, 893.4 million in conventional care, 40 million in emergency care and 1.5 million in « humanitarian » AME, while in 2019 , the budget of the Health Insurance amounts to 200 billion. AME represents 0.5% of the total healthcare budget, a budget that could be put in perspective with the tax gift (100 billion) made to companies through the Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE), for example3

  Why parallelize these issues ? Why are these political choices problematic in the short, medium and long terms ? In the short term because they have a major impact on the national budgets immediately available, in the medium and long term because by decreasing the national budgets and by restricting the credits devolved to the welfare state (health, education, security, transport…), we endanger the future of our society that would need state investment in both classical sovereign areas and in new strategic areas such as innovation, for example, that can not be done without a real policy of education of the active and unemployed. Let us stop on the genesis of contemporary welfare state. Why was it created ? Was the purpose of giving life guarantees to a population of parasites, assisted, held by the hand like children? No, the purpose of the welfare state, in a post-war period (a period of reconstruction, a period of urgency to restart economies sustained by the war effort and to pacify them), was to guarantee companies a strong work force in good health. The challenge for the country was to support global economic competition and support the game of international relations and external domination, especially that of the United States, the big winners of the WW2. This tool has show its effectiveness for several decades. Today the political discourse often insists that the welfare state is expensive for society and that it is responsible for unnecessary expenses. Maybe I am wrong, but it seems to me that it is the progressive abandonment of the welfare state which generates additional expenses for the state but also for companies, in terms of sick leave and international competitiveness… It is a question of economic vision : small permanent investments, against expenses of emergencies when the situation is already no longer controlled.

 By analogy, it is the opposition between two ways of thinking : the motorist who has his car repaired when it has an oil leak and the one waiting for the engine to be impacted by this recurrent lack of oil … This is exactly the same issue with the AME and health spending in general.

 The question is whether we repair the leak or wait until the car is broken : daily investments or wait for new epidemics to paralyze our economic system, especially the large concentrated poles in which the spread of diseases is much faster than in rural areas.

  Restricting the expenses of the AME could actually lead to an increase in emergency costs, these medical services which are becoming real  » Miracles Courts », and where the tiredness of staff has become evident… caregivers invested with a public service mission, having chosen by vocation the public hospital and caring the most precarious, with all the marks of extreme poverty : tuberculosis, viral hepatitis, HIV and its opportunist diseases… An explosive cocktail that without health watch, could, coupled with the lack of vaccines in France, lead to significant epidemics among the entire French population.

  Let’s take the example of tuberculosis, a disease that is common among precarious populations and highly contagious, the transmission being carried out by aerial contagion. Tuberculosis can remain in the lungs of an individual in a latent form, with no warning symptoms, until the patient, for whatever reason, is immunocompromised, and that the disease become evident in its contagious pulmonary form. Coupled with the measles immunization deficit, (measles being a disease that seriously undermines the immune system4), one would expect that the spread of tuberculosis goes beyond precarious populations to reach the more favored populations who have contracted a latent form which is only waiting for the immunodeficiency of the previously immunocompetent individuals… It is good to know and to remember that a person with tuberculosis, contaminates on average 10 to 15 people per year, according to the INSERM5 and that an effective treatment requires several months of antibiotherapy associating several drugs… The same goes for HIV patients, whose immune defenses are weakened, which could also lead to epidemics of tuberculosis within administrative holding centre, as we experienced for scabies in 2002, in Nanterre6. Places where promiscuity is extreme, where are gathered undocumented people of all origins, places where the stress is a palpable reality7, stress, which, as we know for a long time now also generates a diminution of the immunity and opens the door to pulmonary infections such as tuberculosis. Reducing the budget of the AME, in the name of budgetary policies, is the end of the prevention and early detection and care of precarious populations at high risk having run away from zones of wars, massacres, poverty and all the evils related to these situations.

Reduce the AME by half, from 12 to 6 months for asylum seekers who de facto remain in France, introduce a waiting period of three months for foreign nationals with a touristic visa, ask the beneficiary to make a physical appearance… everything contributes to reduce the number of beneficiaries. We already know through sociological studies but also through stories collected by caregivers, that refugees, developing a certain fear of being sent back to their country, often prefer to hide themselves rather than resort to the care device to which they can claim by right… This will necessarily lead to a delay in medical care, late treatments, or to a non-care situation. The worsening of pathologies could lead to epidemics and requiring in the long term a more consequent care and expenses of health. This is showed by studies realized in Sweden, Germany and Greece on the prevention and screening of arterial hypertension and pre-natal care8.

  By developing such practices of inhospitality, society losing its own dignity puts itself in danger, it exposes itself to the return of evils that it had succeeded in eradicating thanks to the establishment of a strong Providence State covering the territory in its entirety. This is not worthy of France, the country that prides itself on being the home of human rights.

  Instead of opposing and dividing the poor through xenophobic discourse accusing the foreigner of increasing social security spending, instead of opposing AME beneficiaries, (whose fraud is estimated at number of 54 for the year 2014 and 38 in 2018 out of a total of 311,310 beneficiaries in 2019), and beneficiaries of the « protection universelle pour la santé9 » (PUMA) and the « Complémentaire Santé Solidaire10 » (CSS) replacing the CMU-C since November 1, 2019, (5.6 million in 2019, for a total number of patients in the Health Insurance of 62 million), instead of accusing patients of overcrowding emergency services, while a new study has shown that only 6% of emergency room visits are abusive11, it would probably be appropriate to reflect on the refusal of care faced by the most precarious12, some liberals doctors judging the repayment deadlines of Health insurance too long, and above all, it would be high time to wonder about the price of drugs that growing constraints on the budget of the Health Insurance.

  The role of the health system is not to reach a balance between care and support for the economic development of private actors. The aim of the health system is to ensure the fundamental right to health for all and not to put the Care after industrial remuneration and after the economic development of pharmaceutical laboratories.

 It is an ethical question that is being played out in the economies targeted by the budget reforms, an ethical question that is at the heart of the deep malaise experienced and described by hospital caregivers tired of not having the possibility to achieve their mission, a mission of public service.

 Caregivers that are fed up with having to carry out a work of accounting savings to the detriment of the dignity and sometimes of the own life of their patients13, and that are fed up with the « TINA discourse » which, by destroying all the forms of solidarity, jeopardises the entire healthcare system.

8 https://fra.europa.eu/en/publication/2015/cost-exclusion-healthcare-case-migrants-irregular-situation

K.Bozorgmehr, O.Razyum : « Effect of restricting access to healthcare on health expenditures among asylum seekers and refugees : a quasi-experimental study in Germany, 1994-2013 »

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Restreindre l’Aide médicale d’État, une aberration sanitaire et économique ?

  Alors que le nouveau Plan Immigration vient d’être dévoilé le 6 novembre dernier, je voudrais m’arrêter sur les modifications apportées à l’Aide médicale d’État (AME). Parfois présenté comme l’incarnation du laxisme français à l’égard de l’immigration clandestine, parfois présenté comme la porte ouverte au « tourisme médical », ce dispositif est destiné à prendre en charge les dépenses de santé des étrangers sans papiers vivant sur le territoire national. Le mythe du « tourisme médical du migrant » est un levier puissant des discours identitaires contemporains, bien que bien marginal au regard des études de Médecins du Monde : seulement 3 % des sans papiers citent la santé comme motif de migration, et 85 % des patients pris en charge par l’association et éligibles au dispositif ignorent jusqu’à son existence. L’AME, au-delà du soin individuel, représente un véritable dispositif de santé publique, l’une des sentinelles de la veille sanitaire nationale protégeant la société dans son ensemble. Au delà et contrairement au discours actuellement répandu, l’AME pourrait bien représenter une économie sur le budget total dédié au soin. Regardons de plus près.

   En premier lieu, un constat. Penser les réfugiés comme des pourvoyeurs de dépenses publiques est nier le fait que nombre d’entre eux travaillent, consomment, s’acquittent de la TVA, premier impôt de France, tout en ne pesant que peu sur les prestations de retraite et, paradoxalement, en ayant statistiquement moins recours au système de soin. En réalité, le discours actuel, s’inscrivant dans la rhétorique plus large de la criminalisation du pauvre, fait de la figure du migrant le responsable de ses maux mais aussi des maux sociaux, il stigmatise, rend coupables les migrants de leurs destinée et plus largement de la perte de vitesse du système de santé français, lors même qu’au nom du budget, plus de 4200 lits ont été fermés dans les hôpitaux en 2018, laissant la part belle à l’ambulatoire1.

   Ici, il s’agit de remettre un peu de dignité dans notre manière de penser notre système de soin, les migrants n’ayant pas pour objectifs de devenir les « nouveaux assistés » de la République, mais de s’insérer socialement et économiquement, dit autrement, de vivre comme tout le monde, au sein de territoires en paix, au même titre que les français précaires ne souhaitent pas vivre de charité et/ou d’assistance mais du fruit de leur travail, comme en témoigne entre autre, depuis quelques temps l’émergence du hashtag symbolique #pauvremaisdigne sur Twitter…

   Alors, cela étant dit, réduire le budget de l’AME représente-t-il véritablement une économie pour la société ? L’AME en chiffres2, c’est en 2019, un budget s’élevant à 934,9 millions d’euros, 893,4 millions en droit commun, 40 millions en soins d’urgence et 1,5 millions en AME « humanitaire », tandis qu’en 2019, le budget de l’Assurance maladie s’élève à 200 milliards, la part de l’AME s’élevant autour de 0,5 % du coût total du dispositif de soin français que l’on pourrait mettre en perspective avec les cadeaux fiscaux faits aux entreprises à travers le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi3 (CICE), par exemple… Restreindre les dépenses de l’AME pourrait bien en réalité conduire à une augmentation des frais d’urgences, ces services médicaux devenus de véritables Cour des Miracles, et où le malaise des personnels est devenu plus que palpable depuis des mois désormais ; des soignants investis d’une mission de service public, ayant choisi par vocation l’hôpital public au confort du cabinet libéral et recevant les plus précaires, en bout de parcours et portant tous les stigmates de la grande pauvreté : tuberculose, hépatite virale, HIV et ses maladies opportunistes… Un cocktail détonnant qui sans veille sanitaire pourrait bien, couplé au déficit vaccinal que connaît la France, engendrer des épidémies notables au sein de la population française dans son ensemble.

   Prenons l’exemple de la tuberculose, (maladie fréquente parmi les populations précaires et très contagieuse, la transmission se faisant par contagion aérienne), pouvant demeurer dans les voies pulmonaires d’un individu, sous forme latente, sans qu’aucun symptôme ne donne l’alerte, et ce jusqu’à ce que le malade, pour une quelconque raison, voit son immunité affaiblie et que la maladie ne se manifeste ostensiblement, sous sa forme pulmonaire, contagieuse cette fois. Au stade latent, la tuberculose ne présente pas de signe clinique et n’est pas contagieuse, toutefois couplée au déficit vaccinal de la rougeole, par exemple, dont on a vu fleurir des épidémies un peu partout en France ces derniers mois, (la rougeole étant une maladie qui entame gravement les défenses immunitaires4), on pourrait s’attendre à ce que la propagation de la tuberculose dépasse le cadre des populations précaires pour toucher les populations plus favorisées ayant contracté une forme latente et n’attendant que l’immunodéficience du malade préalablement immunocompétent. Il est bon de savoir qu’une personne atteinte de tuberculose, contamine en moyenne 10 à 15 personnes par an, selon les chiffres de l’INSERM5 et qu’un traitement efficace nécessite plusieurs mois d’antibiothérapie associant plusieurs médicaments… Même chose, pour les malades du HIV, dont les défenses immunitaires sont affaiblies, ce qui pourrait entraîner aussi des épidémies de tuberculose au sein même des centres de rétentions, comme nous l’avons vécu pour la gale en 2002 dans le centre de Nanterre6. Des centres où la promiscuité est extrême, où se côtoient des sans papiers de toutes origines, des centres où le stress est palpable7, ce qui, on le sait depuis longtemps maintenant engendre aussi une diminution de l’immunité et ouvre la porte aux infections pulmonaires telle que la tuberculose.

   Réduire le budget de l’AME, au nom des politiques budgétaires, c’est marquer la fin de la prévention et du dépistage précoce de populations précaires, à risque, ayant fuit des zones de guerres, des massacres, la pauvreté et tous les maux sanitaires liés à ces situations.

   Réduire l’AME de moitié, de 12 à 6 mois pour les déboutés du droit d’asile qui de facto restent sur le sol français, instaurer un délai de carence de trois mois pour les ressortissants étrangers pourvus d’un visa de tourisme, (le délai ne débutant qu’à expiration du visa), demander au bénéficiaire de faire sa demande en comparution physique… tout concourt à faire diminuer le nombre de demandes et de bénéficiaires, tant on sait déjà au travers des études sociologiques mais aussi au travers des témoignages recueillis par les soignants sur le terrain, que les réfugiés développent une certaine peur à l’idée d’être renvoyés dans leur pays d’origine et préfèrent souvent se cacher que de recourir au dispositif de soin auquel ils peuvent prétendre de plein droit… Tout cela va nécessairement engendrer une prise en charge plus tardive des maux, ou même une non prise en charge, les pathologies empirant, les épidémies se développant et nécessitant à terme une prise en charge plus conséquente et des dépenses de santé explosant, comme l’on montré les études réalisées en Suède, Allemagne et en Grèce sur la prévention et le dépistage de l’hypertension artérielle et les soins pré-nataux8.

  En développant de telles pratiques d’inshospitalité, la société perdant sa propre dignité se met elle même en danger, elle s’expose au retour de maux qu’elle avait réussi à éradiquer grâce à la mise en place d’un État Providence fort et maillant le territoire dans sa totalité.

  Au lieu d’opposer et de diviser les pauvres à travers des discours xénophobes accusant l’étranger de creuser le trou de la Sécurité Sociale, d’opposer bénéficiaires de l’AME de plus en plus contrôlés, (et dont les fraudes sont estimées au nombre de 54 pour l’année 2014 et 38 en 2018 sur un nombre total de 311 310 bénéficiaires en 2019), et bénéficiaires de la Protection Universelle Maladie9 (PUMA) et de la Complémentaire Santé Solidaire10 (CSS) remplaçant la CMU-C depuis le 1er novembre 2019, (5,6 millions en 2019, pour un nombre d’assurés global à l’Assurance maladie de 62 millions), au lieu d’accuser les patients d’engorger les services d’urgences, alors qu’une nouvelle étude vient de montrer que seulement 6% des passages aux urgences seraient abusifs11, il conviendrait sans doute de réfléchir au refus de soin rencontrés par les plus précaires dans certains cabinets de ville12, certains médecins jugeant les délais de remboursement de l’Assurance Maladie trop longs, mais surtout de s’interroger sur le prix des médicaments qui lui, grève le budget de l’Assurance Maladie de manière drastique.

Le rôle du système de santé n’est pas de trouver un équilibre entre le soin et le soutien au développement économique d’acteurs privés. Le rôle du système de santé est d’assurer le droit fondamental à la protection de la santé pour tous et non de faire passer le soin après la rémunération industrielle et le développement économique des laboratoires pharmaceutiques. C’est une question éthique qui se joue au travers des économies visées par les réformes budgétaires, une question éthique qui est au cœur du malaise profond vécu et décrit par des soignants hospitaliers en première ligne, fatigués de ne plus avoir les moyens de réaliser leur mission de service public, fatigués de devoir réaliser un travail d’économies comptables au détriment de la dignité et parfois de la propre vie de leurs patients13.

8 https://fra.europa.eu/en/publication/2015/cost-exclusion-healthcare-case-migrants-irregular-situation

K.Bozorgmehr, O.Razyum : « Effect of restricting access to healthcare on health expenditures among asylum seekers and refugees : a quasi-experimental study in Germany, 1994-2013 »

The dystopia of the automation of the healthcare system, the day Beveridge turned over in his grave

  A few months ago, I asked the question of utopia and dystopia by re-reading Thomas More’s De optimo rei.

 Today, I would like to come back to the issue basing my observation on the latest developments concerning the automation and digitization of welfare in Europe, and the ethical issues that this raises, in the field of care, in a broad sense : care, universal credit… It may be time to really question our societies, their ability to create and recreate social bonds, trust, affect, empathy,…, their ability to maintain their humanity, both in the treatment of individuals by the central states, and in the daily interindividual relations on which each of us can act.

  The automation of the British healthcare system1 shows in retrospect that while many pre-existing problems remain, new challenges, specific to the system itself, are emerging2, at a time when, in the Netherlands, some politicians are questioning the possibility of extending the right to therapeutic euthanasia to elderly people in good physical health, but who are suffering « existential problems » (mental tiredness, depression…), and are convinced that they have lived enough3

  In the United Kingdom, the freezing of the payment of benefits grouped under the universal credit label put beneficiaries into difficult daily conditions. The development of robotic processing units, « the virtual work force », the famous « artificial intelligences » of the healthcare system, dehumanized and unable of any empathy, unable of any case-by-case treatment of cases which mix unemployment benefits, family allowances, housing benefits, is becoming really problematic… It is an operating mode far from the ethics of the social worker, of the caregiver, far from the original, united and universal spirit of the British welfare system4. Beyond the British boundaries, the whole world turns to the same system, praising its efficiency, neutrality and transparency5. Social progress or return to Dickens dystopia ? The reality is a « modern time Oliver Twist legion » rising everywhere in a bipolar world, it’s the return of the daily living conditions of the Hard Times’ workers…

  Behind the tool, it is the political construction which is problematic, the displacement of the cursor which passes from the treatment of poverty as a social evil to the treatment of the poor, as a problem of the economic system. It is the loss of all the post-war welfare system : the solidarity in all its forms at the national scale. Behind these problems of file processing, delays, postponement, it is a whole part of the population that is living outside the healthcare and outside the allowance system in a great precariousness and in fine a life expectancy that, for some social categories, crumbles. Nothing more, nothing less…

  Beyond the dramatic individual problem, it is the future of an entire continent that is behind this process automation. In 2016 while British citizens are invited to vote on the brexit, European politicians tremble. The result falls, the whole Union questions its historical pilars and fifty years of common history and politics : « Europe can not do as before », « a painful choice that seriously puts Europe to the test » said the Elysee, while in Berlin a summit takes place, inviting France, Italy and the President of the European Council to face « this blow to Europe »…

 In Great Britain, D.Cameron resigns, N.Farage denounces a « European Union dying » and J.Corbyn invokes the growing impoverishment of the population as the cause of this historic vote, a vote of « fed up », a vote of « non confidence » rather adressing to british politicians than to UE community, in other words6. As we know, in January 2019, the first agreement was rejected by the Parliament, costing his post as Prime Minister to Theresa May7, while last weekend the postponement of the vote was decided by the House.

  For three and a half years, European press has filled its columns by writing about the rise of nationalisms and populisms across Europe, seeing in the brexit the case of a protectionist nation withdrawing on itself8. Without denying the real question of the opposition between defenders of a sovereignist Europe and defenders of a federalist Europe, the issue of brexit seems to be far more social than the expression of a simple anti-European feeling.

  To understand the issue, we need to remember the socio-economic policies that have been engaged since M. Thatcher, the progressive destruction of the British welfare state, particularly the restructuring of the NHS in the late 1980s leading to increased inequality between individuals but also between territories, by introducing market-type competition in healthcare structures. The reforms result in a development of impoverishment, the dismantling of trade unions and workers’ counter-powers, a liberalization of the labor market and a rise in unemployment particularly in the steel-production areas, which have become the abandoned territories of the post-industrialization, (still affected today)…

  Would Europe become populist ? Apart from the fact that the term « populism » raises questions9, it is up to us to reflect on these « anti-European revolts » that have shaken the construction of Europe for several years now. Why this disavowal ? In part, because at each new political and / or economic and / or social turning point, for decades now, politicians in various European countries have denounced the imperatives imposed by Brussels : liberalization of the market, control of sovereign debts, budgets, draconian austerity plan… And after having blamed European institutions for decades, politicians are now wondering about the people’s mistrust of these supranational institutions… It is very surprising to see political leaders looking for the deepest reasons of the crisis of confidence and the crisis of legitimacy that is shaking people across the continent… without a real questioning on the political foundations of governmental ethics10. It is becoming more and more difficult for politicians to ask citizens to valid an internal political agenda and at the same time denouncing the supremacy of Brussels over internal decisions. It is becoming increasingly difficult for citizens to understand the room for maneuver of decision-makers, even though they are participating in European summits… Flaw of a speech which causes a gigantic breakdown of confidence…

  The reality seems to be that just like the movement of yellow vests, brexiters have found a way to make their voices heard in the loud noise of post-subprime austerity crises. If we could stop to think brexit only as an expression of a visceral xenophobia, a refusal of otherness, we would begin to see the suffering of the popular classes, their feeling of abandonment and downgrading, the stagnation of some categories in poverty. The brexit, like the call of the poor worker who is sleeping in his car while working full-time, the movement of the yellow vests as the expression of solidarity of the nurse who lives in a room in a Parisian hospital because her income does not allow her to have a flat…

  Some local solidarities seem to reappear, facing the hardening of the living conditions of a whole part of the population of Europe. Maybe the referendum was a mistake, but now that it’s done and the situation is as it is, can we try to move forward, without continually replaying the match with additional « ifs » ? Instead of thinking of the brexit as a major tragedy in the history of Great Britain, now that the people have validated its implementation by referendum and it is difficult for leaders to disown their own people by holding a new vote… let’s see what will happen in the coming months…

  Can we hope for reforms really benefiting the population, the country being « liberated » from the constraints of Brussels so long denounced by political speeches ? Can we hope that Labor will grip the real challenges, posed by the population and try to improve daily life, by regaining control of the essential, vital public services of British society11 ? And that they restore care to an inalienable individual right ?

  Politicians must react and act responsibly, at the risk, if they do act without responsibility and without accountability, to lose the little credibility they still have and ultimately and at the risk of driving the entire society into the impasse of violence.

  If history teaches us anything, it is that « the poor », as a sociological figure, unlike the middle class, has nothing to lose and sometimes uses the most violent ways to be heard : the path of despair and powder.

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La dystopie de l’automatisation du système de soin, le jour où Beveridge se retourna dans sa tombe

 Il y a quelques mois, je posais la question de l’utopie et de la dystopie en relisant le De optimo rei de Thomas More. Aujourd’hui, je voudrais revenir sur le thème en appuyant mon propos sur les dernières nouveautés concernant l’automatisation et la digitalisation du welfare en Europe et des questions éthiques que cela soulève, dans le domaine du soin, au sens large : soin, crédit universel…

  Il serait peut-être temps de s’interroger vraiment sur nos sociétés, sur leurs capacités à créer et recréer du lien social, de la confiance, de l’affect, de l’empathie,…, sur leur capacité à conserver leur humanité, tant dans le traitement des individus par les États centraux, que dans les relations interindividuelles quotidiennes sur lesquelles chacun de nous peut agir.

  L’exemple de l’automatisation du système de soin1 britannique montre rétrospectivement que, si de nombreux problèmes préexistants subsistent, de nouvelles difficultés, propres au système lui-même, émergent2, à l’heure où, aux Pays Bas, certains politiciens s’interrogent sur la possibilité d’étendre le droit à l’euthanasie thérapeutique aux personnes âgées en bonne santé physique, mais, qui, traversant des « souffrances existentielles », fatiguées ou déprimées, sont convaincues d’avoir suffisamment vécu3

  Au Royaume-Uni, c’est le gel du versement des allocations regroupées sous le label du crédit universel qui plonge les bénéficiaires dans des conditions quotidiennes difficiles. En cause, le développement des unités de traitement robotique, « la force de travail virtuelle », bref, les fameuses « intelligences artificielles » du système de soin, déshumanisées et incapables de toute empathie, de tout traitement au cas par cas de dossiers où se mêlent allocations chômage, allocations familiales, allocations logement… Un traitement froid bien loin de l’éthique du travailleur social, du soignant et de l’aidant, bien loin de l’esprit originel, solidaire et universel du welfare britannique4. Au delà des frontières britanniques, c’est le monde entier qui se tourne vers le même système en louant son efficacité sa neutralité, sa rapidité et sa transparence5. Figure du progrès ou retour sur une dystopie à la Dickens ? La réalité ce sont des légions d’Oliver Twist des temps modernes qui se lèvent partout dans un monde bipolaire, c’est le quotidien des ouvriers des héros de Hard Times… Derrière l’outil inanimé, c’est la construction politique qui pose problème, le déplacement du curseur qui passe du traitement de la pauvreté comme mal social au traitement du pauvre comme problème. C’est la perte de tous les acquis d’après guerre, des solidarités à échelle nationale.

  Derrière ces problèmes de traitement de dossiers, de délais, de report, c’est toute une partie de la population qui se retrouve à vivre hors du système de soin et d’assistance dans une grande précarité et une espérance de vie qui pour certaines catégories sociales européennes s’effrite.

  Au delà du problème individuel dramatique, c’est l’avenir d’un continent tout entier qui se joue derrière cette automatisation des processus. Lorsqu’en 2016 les britanniques sont invités à se prononcer sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, les responsables européens tremblent. La sanction tombe, c’est toute l’Union qui se remet en question et cinquante ans d’histoire et de politique communes qui volent en éclat : « l’Europe ne peut plus faire comme avant », « un choix douloureux qui met gravement l’Europe à l’épreuve » entend on dans les couloirs de l’Elysée, tandis qu’à Berlin on convoque un mini sommet conviant la France, l’Italie et le président du Conseil européen, pour faire face à « ce coup porté à l’Europe » … En Grande Bretagne, D.Cameron démissionne, N.Farage dénonce une « Union Européenne en train de mourir » et J.Corbyn invoque la paupérisation croissante de la population comme cause de ce vote historique, un vote de « ras le bol », en somme6. Comme on le sait, en janvier 2019, le premier accord est rejeté par le parlement, coûtant son poste de premier ministre à Thérésa May7, alors que le week-end dernier le report du vote est décidé par la Chambre.

  Depuis trois ans et demi, les presses européennes remplissent leurs colonnes en écrivant sur la montée des nationalismes et des populismes à travers l’Europe, voyant en cette sortie de l’Union l’illustration d’une nation protectionniste et se repliant sur elle-même8. Sans éluder la question réelle de l’opposition entre défenseurs d’une Europe souverainiste et défenseurs d’une Europe fédéraliste, la question du brexit semble être en réalité bien plus sociale que l’expression d’un simple sentiment politique anti-européen. Pour comprendre la question, il faut se souvenir des politiques socio-économiques menées depuis M. Thatcher, de la destruction progressive de l’État Providence Britannique, en particulier de la restructuration du NHS, fin des années 1980, entraînant une hausse des inégalités entre individus mais aussi entre territoires, (en introduisant une concurrence de type marché dans les structures de soin). Les réformes de la « Dame de fer » aboutissent de fait à un développement de la paupérisation, au démantèlement des syndicats et des contre-pouvoirs ouvriers, à une libéralisation du marché du travail et à une hausse du chômage dans les bassins sidérurgiques en particulier, qui deviennent les territoires abandonnés de la post-industrialisation, (toujours sinistrés aujourd’hui)…

  L’Europe deviendrait-elle populiste ? Hormis le fait que le terme même de « populisme » pose question9, il nous appartient de nous interroger sur ces « révoltes anti-européennes » qui secouent la construction européenne depuis plusieurs années maintenant. Pourquoi un tel désaveu ? Peut être en partie, car à chaque nouveau tournant politique et/ou économique et/ou social, depuis maintenant des décennies, les responsables politiques des divers pays européens brandissent, (tous partis confondus), face à la grogne interne de leurs propres citoyens, des impératifs imposés par Bruxelles : barre des 3 %, législation européenne sur la libre concurrence, libéralisation des marchés, maîtrise des dettes souveraines, des budgets, plan d’austérité laissant les populations exsangues…, en s’étonnant, par la suite de la défiance des peuples face à ces institutions supranationales. Pardon, mais on tombe de l’armoire, quand on lit dans la presse, les responsables politiques cherchant des raisons profondes et des solutions pour résoudre la crise de confiance et la crise de légitimité qui secouent les peuples à travers le continent… sans que jamais il ne semble y avoir un réel sursaut, ni un véritable questionnement sur les fondements politiques de l’éthique gouvernementale10. Il apparaît de plus en plus difficile pour les représentants politiques nationaux de demander en même temps, l’adhésion des citoyens à un programme politique et de dénoncer continuellement la suprématie de Bruxelles sur les décisions intérieures. Les citoyens n’entrevoient que de plus en plus difficilement la marge de manœuvre des décideurs nationaux, lors même que pourtant ils participent aux sommets européens…. Faille d’un discours qui entraîne une gigantesque panne de confiance…

  La réalité semble plutôt bien être que tout comme le mouvement des gilets jaunes, le peuple du brexit ait entraperçu un moyen de faire entendre sa voix dans le bruit assourdissant des crises d’austérité post-subprimes. Si l’on cessait de ne voir en le brexit que l’expression d’une xénophobie viscérale, d’un refus de l’altérité, on commencerait peut être à apercevoir la souffrance des classes populaires, leur sentiment d’abandon et de déclassement, l’enlisement de certaines catégories dans la pauvreté. Le brexit, comme le cri du travailleur pauvre qui le soir rentre dormir dans sa voiture alors qu’il travaille à temps complet, le mouvement des gilets jaunes comme le soubresaut solidaire de l’infirmière qui vit dans une salle de garde d’un hôpital parisien car son salaire ne lui permet pas de se loger près de son travail…

  Certaines formes de solidarités locales semblent renaître, face au durcissement des conditions de vie de toute une partie de la population de l’Europe. Au lieu de penser le brexit comme un drame majeur de l’histoire de la Grande Bretagne, maintenant que le peuple a validé son exécution par voie de référendum et qu’il est difficile pour les dirigeants de désavouer leur propre population en organisant un nouveau vote… Peut-être que la tenue même du referendum était une erreur, mais maintenant que c’est fait et que la situation est telle qu’elle est, peut-on essayer d’aller de l’avant, sans continuellement refaire le match avec des « si » ?

  Peut-on en espérer des réformes bénéficiant vraiment à la population, le pays étant « libéré » des contraintes de Bruxelles si longtemps dénoncées et montrées du doigt par les discours politiques ? Peut-on espérer que les travaillistes se saisissent des vrais défis posés par la population et tentent d’améliorer, une fois libéré des contraintes européennes si longtemps mises en avant par la rhétorique politique, de reprendre la main sur les services publics essentiels, vitaux, de la société britannique11 ? Le soin au sens large, en premier lieu, comme droit individuel inaliénable.

  Mis au pied du mur par leurs citoyens, les politiciens sont obligés de réagir et d’agir en responsabilité, au risque s’ils souhaitaient faire l’économie de leur responsabilité éthique mais aussi de leur responsabilité comptable de perdre le peu de crédibilité qu’il leur reste encore auprès de toute une partie de la population et in fine au risque de conduire la société toute entière dans l’impasse de la violence.

 Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que le pauvre comme figure sociologique, contrairement à la classe moyenne, n’a plus rien à perdre et qu’il emprunte souvent les voies les plus violentes pour se faire entendre, celles du désespoir et de la poudre.

School inequality as a symptom of a deeply fractured society

  In 1896, W.J. Bryan, the Democratic candidate for the American presidential election, presented two conceptions of government : the one that legislates to let the wealthiest prosper, (while waiting for their wealth to spill over the poorest), and the one that legislates to make the masses more prosperous, their prosperity handing up through all the upper classes1 .

   In 1932, W. Rogers denounced the same situation : “The money was all appropriated for the top in the hopes that it would trickle down to the needy. Mr. Hoover was an engineer. He knew that water trickles down. Put it uphill and let it go and it will reach the driest little spot. But he didn’t know that money trickled up. Give it to the people at the bottom and the people at the top will have it before night, anyhow. But it will at least have passed through the poor fellows hands. They saved the big banks, but the little ones went up the flu2».

   Does it make you think of something? The Subprime Crisis ? The « trickle down » theory we’ve been listening to for decades, without any economist having supported this pseudo theory by any study ? The issue of inequalities of all kinds ? Debates on monetary circulation in the eighteenth century ? Many issues that are still in the current debate in reality, right ?

   The origin of inequalities between human beings is a recurring theme of the history of political economy, the most well-known probably being Rousseau’s discourse of 1754, by putting the issue of the inequality and private property, in perspective. The measurement tools have evolved and allow us to better see the polymorphism of the phenomenon. Beveridge in his famous report stated that far from being a single question of numbers, it was about creating democratic institutions able to overcome the « five giants » monstrous that are poverty, insalubrity, illness, ignorance and unemployment to promote solidarity. Since Pareto analyzing the tax data of England, Russia, Prussia, Switzerland, Italy and France and its modern tools for measuring inequalities, up to Polanyi and its « market society », threatening the democracy by letting the market shape the social order rather than the opposite… Since Titmuss3 and his « social state » aiming at the « Dunkirk spirit », up to the Gini coefficient, the question of inequalities has its own story in the political discourse, this story has been highlighted, among others things, by James Galbraith’s work4.

   While strict equality is sometimes singled out as a factor in demobilizing entrepreneurship and any notion of personal merit5, too much inequality breaks society in a profound way, giving rise a sense of social injustice, particularly among the most disadvantaged a latent and dangerous feeling for the social bond, especially when the most precarious do not see any further improvement for their children through the educative system.

   Even if some speeches repeat again and again that the development of inequalities of all kinds is stable and gives rise to false debates, the feeling of social downward of the middle classes since several years, beyond the raw data6, is important to take into consideration, because if the economic data provide some light at a « time t », the crises of confidence, the feeling of abandonment of some territories that are difficult to identify and quantify, remain indispensable foundations for the elaboration of any political economy action structuring a society and establishing a real social contract between political leaders and citizens.

   Today I would like to dwell on the issue of school inequalities. In the 1960s, R.Turner’s theoretical model, avoiding the question of institutional autonomy, highlighted the model of school markets which, in addition, to the two principles of social reproduction (co-optation and open competition), must provide a better understanding of the issue of school inequalities7. Sixty years later, the meritocratic stalemate has never been stronger since the end of the Second World War, despite the fact that public policies regularly seize the issue, denouncing « the failure of the social lift », trying to solve the question through littles measures and reforms. The PISA8 surveys, putting the educational processes and school policies of each country into perspective, have been the key subject for twenty years, while forgetting, sadly, that the question of inequalities can not be reduced to a database concerning social origin, the family cultural background or place of residence of the child attending school at a given age. Conclusion 1 of the PISA surveys : it appears that in all the countries of the world, it is statistically beneficial for a child to be educated in an establishment whose students are rather from privileged backgrounds9. The missing factor in this analysis is undoubtedly the underlying reasons for the new development of inequalities in European and, more broadly, western societies. If one can of course point out the reality of the problem of early specialization by differentiated curricula, the choices of a political system of distributing students in schools (which ultimately produce and reproduce school inequality are superimposed on socio-economic and socio-cultural inequalities), it appears that the fundamental cause remains eluded like the tree hiding the forest … The matter of the gradual disappearance of the welfare state, and more precisely the structural changes in tax systems over the previous decades, means that students who are normally equals in law are unequals de facto, at kindergarten, and that, because instead of leveling the social inequalities, the systemic choices superimpose the school inequalities upon the first one, from the youngest age. Why ? Because the social stratification leads to a distorted competition between students, some being from birth better prepared than others to enter the competition, the same ones who later on by social reproduction will benefit from co-optation schemes, as in England in the 1950s where integration into the best schools were determined by the social belonging of individuals.

   Schematically, in Europe, two types of education systems coexist, one strongly differentiating curricula and institutions tending to crystallize social inequalities and educative inequalities, in Hungary, Germany, Belgium or Austria … and those which, on the contrary, have a single, homogenous curriculum in which all pupills are educated in similar structures without distinction of social, economic or academic level, in Poland, Iceland, Norway, Finland10. These countries do not « institutionalize » socio-economic inequalities trough specific courses or different institutions. The marginal case of France is interesting because while having theoretically a system not institutionalizing school inequalities is in fact one of the countries where they are the strongest… What does this mean ? Is it a system failure or discrepancy between theoretical positioning and real practices, between willingness to do and action ? 

  How to rectify this situation, far from new11 ? The question was already asked by Bourdieu and Passeron in the 1960s12… School inequalities require a deep structural work of the current educational schemas : a real introduction to methodology and mechanisms of autonomy learning that are poorly mastered by children from the most disadvantaged backgrounds, a real learning of essential fundamentals by testing new methods replacing school repetition deemed ineffective but whose absence, without an alternative mechanism, opens the way to increased illiteracy at the end of compulsory education. It may also be necessary to rethink the relationship to knowledge of students, as proposed by the works of Lahire (1993), and Charlot, Rochex and Bautier (1992). Should we rethink the assignment of teachers according to their experience ? By placing experienced teachers in the most disadvantaged areas to fight pre-existing domestic inequalities encountered by students ? One of the difficulties may also lie in the gap between the social background of teachers and students and their own relation to « invisible learning ». The issue of language for example is interesting. It appears that when teachers, (in most cases from most favored backgrounds) consider language as a reflective element, students from disadvantaged backgrounds, use language as a simple vector of communication and have a non-exclusive but more important relationship to strict orality… The nuance of the unsaid is huge, each using his reference, his invisible learning, to establish a communication and a learning relationship between teacher and learner, imperceptibly opposing a « practical culture » and a « high culture » of knowledge. One can see the gap that needs to be crossed in order to end up at an inclusive school and to a real equality of opportunity, (and no longer a symbolic one).

   Why and how do school inequalities are linked to territorial inequalities ? In reality the « ghettoisation » of schools is the logical consequence of urban planning policies that have grouped populations with the same socio-economic difficulties in the same geographical areas, further reinforcing the difficulties and adding a future precariousness to a daily situation that is already precarious13. Should we rethink the system of endowments of schools, closely linked to local resources and urban territorial phenomena as shown by the study by Marois (2006) highlighting the market regime in six European countries ?

   The latest studies also show that the relationship to books and culture is different depending on the social background, from the total lack of reading to the choice of authors. The privileged classes have a strong preference for authors using irony, a more developed vocabulary, broader themes developing the imagination and allowing to acquire a broader conception of the world14.

   It would probably be time to give places of knowledge, public libraries for example, a social role of primary importance, this role of essential link to culture, accessible to all, and to put an end to this obsession with political transformation of all places of culture in modern landmarks, « fashionable », for privileged classes and tourists. One of the ways would therefore be to allow access to culture for all, to stop making culture the « pré-carré » of the most privileged by developing partnerships between schools and cultural institutions, as we know that the learning of general culture plays an important role in the education of children from the most privileged backgrounds, and in their greater ease in acquiring knowledge both inside and outside of school, but also to their opening up to the world, at a time when all norms, structures and economic models are evolving more rapidly than the school prepares students to enter the world of work. Finally, I conclude here, although the subject is only superficially discussed, noting that true equality of opportunity is not having quota in « schools of excellence » for students from institutions classified as less favored areas but, (let us dream a little), to reach a level of social mobility allowing these students to integrate the « classes préparatoires aux grandes écoles » and « schools of excellence » by a common path without discrimination neither negative nor positive, the latter being only an institutionalization of the deep fracture that exists today in the french « college unique » thought by René Haby in 1975.

3Titmuss, R.M., Income distribution and social change, London, Allen et Unwin, 1962.

4Galbraith, J., Inégalité. Ce que chacun doit savoir, Paris, Seuil, 2019.

5 Citot, V., « Pour en finir avec quelques poncifs sur l’égalité (les dangers de l’égalitarisme en matière culturelle, économique et politique) », Le Philosophoire, 2012/1 (n° 37), p. 133-185. DOI : 10.3917/phoir.037.0133. URL : https://www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2012-1-page-133.htm

7 Turner, 1960.

8 https://www.education.gouv.fr/pid37635/pisa-programme-international-pour-le-suivi-des-acquis-des-eleves.html

Jencks, 1972 / Demeuse, Baye, 2005, Mons, 2005 / Mons, 2007 / Felouzis, Système éducatif et inégalités scolaires, une perspective internationale, 2005 / Felouzis, Perroton, 2007 / Felouzis, 2009/ Godin, M. & Hindriks, J. (2018). An international comparison of school systems based on social mobility. Economie et Statistique / Economics and Statistics, 499, 61-78. https://doi.org/10.24187/ecostat.2018.499s.1940

9 OCDE, 2006.

12 Bourdieu P., Passeron J.C., La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Minuit, Paris, 1970.

14 Lahire B., Enfances de classe, Le Seuil, Paris, 2019.

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L’inégalité scolaire comme révélateur d’une société profondément fracturée

  En 1896, W.J.Bryan, candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine, oppose deux conceptions du gouvernement, celui qui légifère simplement pour laisser prospérer les plus riches en attendant que leur richesse rejaillisse sur les plus pauvres et celui qui légifère pour rendre les masses prospères et ainsi faire remonter leur prospérité à travers toutes les classes supérieures1. En 1932, l’humoriste W. Rogers dénonce la même situation : « L’argent a été attribué en totalité aux classes supérieures en espérant qu’il parviendrait aux nécessiteux. M. Hoover était ingénieur. Il savait que l’eau ruisselle. Mettez-la en haut d’un versant et laissez la partir, elle atteindra le point le plus sec. Mais il ne savait pas que l’argent remonte. Donnez-le aux gens au bas de l’échelle, les gens en haut l’auront avant la nuit, d’une façon ou d’une autre. Mais au moins, il sera passé entre les mains des pauvres. Ils ont sauvé les grandes banques, mais les petites sont parties en fumée2 ».

   Ça vous rappelle quelque chose ? Le règlement de la crise des subprimes ? Le discours sur le ruissellement dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, sans qu’aucun économiste n’ait étayé par une quelconque étude cette pseudo théorie ? Le traitement de l’épineuse question des inégalités de toutes natures ? Les débats sur la circulation monétaire au XVIIIième siècle ? Beaucoup de choses qui tournent encore dans le débat actuel en réalité, pas vrai ? La recherche des causes des inégalités entre les hommes est un thème récurrent de l’histoire de l’économie politique, le plus connu étant sans doute le discours de Rousseau de 1754, mettant en parallèle inégalité et propriété privée. Au fil du temps, les outils de mesure ont évolué et nous permettent de mieux entrevoir le polymorphisme du phénomène. Beveridge dans son fameux rapport s’emparait de cette question en précisant que loin d’être une seule question de chiffres, il s’agissait de créer des institutions démocratiques capables de vaincre les « cinq géants » monstrueux que sont la pauvreté, l’insalubrité, la maladie, l’ignorance et le chômage afin de promouvoir la solidarité.

   Depuis Pareto analysant les données fiscales de l’Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Suisse, de l’Italie et de la France et ses outils modernes de mesure des inégalités, Polanyi et sa « société de marché » menaçant la démocratie en laissant le marché façonner l’ordre social plutôt que l’inverse, Titmuss3 et son « État social » devant avoir pour objectif « l’esprit de Dunkerque4 », jusqu’au coefficient de Gini, la mise en avant de la question des inégalités dans le discours politique connaît sa propre histoire mise en avant, entre autre par les travaux de James Galbraith5.

   Si la recherche d’une égalité stricte est parfois pointée du doigt comme un facteur de démobilisation de l’esprit d’entreprise et de toute notion de mérite personnel6, trop d’inégalités fracturent la société de manière profonde engendrant un sentiment d’injustice sociale chez les plus défavorisés, sentiment latent et dangereux pour la cohésion nationale, surtout lorsque les plus précaires n’entrevoient plus d’amélioration possible pour leurs enfants par le biais du système éducatif. Même si certains discours répètent que le développement des inégalités de toute nature est stable et suscite de faux débats, le sentiment même de déclassement des classes moyennes depuis plusieurs années7, au-delà des données brutes, est à prendre en considération de manière importante, dans les études que l’on peut mener sur ces questions, car si les données économiques offrent un certain éclairage à un temps t, le ressenti, les crises de confiance, le sentiment d’abandon de certains territoires qui sont difficilement identifiables et quantifiables, demeurent des fondements indispensables à l’élaboration de toute action d’économie politique structurant une société et fondant un véritable contrat social entre dirigeants politiques et citoyens.

   Aujourd’hui je voudrais m’arrêter sur la question des inégalités scolaires. Dans les années 1960, le modèle théorique de R.Turner, éludant la question de l’autonomie des établissements, mettait en lumière le modèle des marchés scolaires qui, s’ajoutant aux deux principes de reproduction sociale (cooptation et concurrence ouverte), devait permettre de mieux comprendre la question des inégalités scolaires8. Soixante ans plus tard, le blocage méritocratique n’a jamais été aussi fort depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et ce malgré le fait que les politiques publiques s’emparent régulièrement de la question, dénonçant « la panne de l’ascenseur social », tentant de régler la question de petites mesures en petites réformes de surface. Les enquêtes PISA9 mettant en perspective les processus éducatifs et les politiques scolaires de chaque pays offrent depuis vingt ans des pistes de réflexion tout en oubliant, malheureusement, que la question des inégalités ne peut se résumer à un faisceau de données concernant l’origine sociale, le background culturel familial ou le lieu de résidence de l’enfant scolarisé à un âge donné.

Conclusion 1 des enquêtes PISA : il apparaît que dans tous les pays du monde, il est statistiquement bénéfique à un enfant d’être scolarisé dans un établissement dont les élèves sont plutôt issus de milieux privilégiés10.

  Le grand absent de cette analyse étant sans doute, les raisons profondes du nouveau développement des inégalités dans les sociétés européennes et plus largement, occidentales.

   Si l’on peut évidemment pointer du doigt la réalité du problème de la spécialisation précoce par filières différenciées, les choix d’un système de répartir les élèves en milieu scolaire de certaines manières, qui, finalement produisent et reproduisent de l’inégalité scolaire se superposant aux inégalités socio-économiques et socio-culturelles, il apparaît que la cause fondamentale reste éludée tel l’arbre cachant la forêt… La question de la disparition progressive de l’Etat-Providence, et plus précisément des changements structurels des systèmes fiscaux au fil des décennies précédentes, fait que des élèves égaux en droit arrivent à l’école maternelle, inégaux de fait, car au lieu de niveler les inégalités sociales, les choix systémiques superposent aux premières des inégalités scolaires dès le plus jeune âge. Pourquoi ? Parce que la stratification sociale entraîne une concurrence faussée entre élèves, certains étant dès la naissance mieux dotés que les autres pour se lancer dans la compétition, les mêmes qui plus tard par reproduction sociale, bénéficieront des systèmes de cooptation, comme dans l’Angleterre des années 1950 où l’intégration dans les meilleures écoles étaient déterminée par l’appartenance sociale des individus.

   Schématiquement, en Europe, deux types de systèmes éducatifs s’opposent, l’un différenciant très fortement les curricula et les établissements qui tend à cristalliser les inégalités sociales et les inégalités scolaires, en Hongrie, Allemagne, Belgique ou Autriche… et ceux qui au contraire proposent un seul curriculum homogène dans lequel tous les élèves sont scolarisés dans des structures similaires sans distinction de niveau social, économique ou académique, en Pologne, Islande, Norvège, Finlande11… Ces pays n’institutionnalisant pas ou peu les inégalités socio-économiques dans des parcours ou des établissements spécifiques. Reste le cas marginal de la France, qui tout en ayant sur le papier un système n’institutionnalisant pas les inégalités scolaires est de fait un des pays où elles sont les plus fortes… panne de système ou décalage entre positionnement théorique et pratiques réelles, entre volonté de faire et action menées ?

   Comment remédier à cette situation12, loin d’être nouvelle. La question était déjà posée par Bourdieu et Passeron dans les années 196013… Les inégalités scolaires demandent un travail structurel profond des schémas éducatifs actuels : initiation poussée à la méthodologie et des mécanismes d’apprentissage en autonomie mal maîtrisés par les enfants issus des milieux les plus défavorisés, retour aux fondamentaux indispensables en testant de nouvelles méthodes remplaçant le redoublement jugé inefficace mais dont l’absence, sans mécanisme de rechange, ouvre la voie à l’augmentation de l’illettrisme en sortie de cycle éducatif obligatoire. Il faut sans doute aussi repenser le rapport au savoir des élèves, comme l’on fait dans les années 1990, les travaux français de Lahire (1993), et de Charlot, Rochex et Bautier (1992). De la même manière, doit-on repenser l’affectation des enseignants en fonction de leur expérience ? En plaçant en poste des professeurs expérimentés dans les zones les plus défavorisées pour pallier les inégalités domestiques préexistantes rencontrées par les élèves ? L’une des difficultés réside peut-être aussi dans l’écart existant entre origine sociale des enseignants et des élèves et leurs propres rapports aux apprentissages invisibles. La question du langage par exemple est intéressante. On sait que là où l’enseignant issu de milieux le plus souvent favorisés considère le langage comme un élément réflexif, les élèves issus de milieux défavorisés utilisent le langage comme simple vecteur de communication et ont un rapport non exclusif mais plus important à l’oralité stricte… Grande est la nuance du non-dit, chacun utilisant sa référence, ses acquis invisibles pour instaurer une communication et une relation d’apprentissage entre enseignant et apprenant, opposant de manière imperceptible un « rapport pratique » et un « rapport savant ». On voit se dessiner le fossé à franchir pour arriver à une école inclusive et à l’égalité des chances réelle et non plus symbolique.

   Pourquoi les inégalités scolaires recoupent elles les inégalités territoriales ? Il semble qu’en réalité la « ghettoïsation» des établissements scolaires ne soit que la suite logique de politiques d’urbanisme ayant regroupé dans les mêmes zones géographiques des populations présentant les mêmes difficultés socio-économiques, renforçant encore les difficultés du quotidien et ajoutant de la précarité future à la précarité présente14. Faut-il repenser le système des dotations des écoles, étroitement liées aux ressources locales et aux phénomènes urbains territoriaux comme le montre l’étude de Marois (2006) mettant en lumière le régime de marché dans six pays européens ?

   Au regard des dernières études menées, on note aussi que le rapport au livre et à la culture est différent selon l’origine sociale, de l’absence totale de lecture au choix précis des auteurs des histoires du soir lues à nos enfants. Les classes privilégiées ont une préférence marquée pour les auteurs utilisant l’ironie, un vocabulaire plus développé, des thèmes plus larges développant l’imaginaire et permettant d’acquérir une conception du monde plus vaste15. Il serait sans doute temps de redonner aux lieux de savoir, les bibliothèques publiques par exemple, un rôle social de premier plan, ce rôle de lien essentiel à la culture, accessible à tous, et d’en finir avec cette obsession politique de transformation de tous les lieux de culture en repères modernes, « à la mode », pour classes privilégiées et touristes de passage. Une des pistes serait donc de permettre l’accès à la culture à tous, de cesser de faire de la culture le « pré carré » des plus privilégiés en développant les partenariats entre école et établissements culturels, tant on sait que l’apprentissage de la culture générale joue un rôle important dans l’éducation des enfants issus des milieux les plus favorisés et dans leur plus grande facilité dans l’acquisition de connaissances aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’école, mais aussi à leur ouverture au monde, dans un moment où toutes les normes, les structures et les modèles économiques évoluent plus rapidement que l’école préparant les élèves à intégrer le monde du travail. Enfin, je termine ici, bien que le sujet ne soit que superficiellement abordé, en notant que la vraie égalité des chances n’est pas de réserver des places dans les établissements d’excellence aux élèves issus d’établissements classés en zones défavorisées, mais, rêvons un peu, d’atteindre un niveau de mobilité sociale permettant à ces élèves d’intégrer les classes préparatoires et les grands établissements par une voie commune sans discrimination ni négative ni positive, cette dernière n’étant qu’une institutionnalisation de la fracture profonde existant aujourd’hui au sein du « collège unique » français pensé par René Haby en 1975.

3 Titmuss, R.M., Income distribution and social change, London, Allen et Unwin, 1962.

4 En référence au sauvetage des soldats alliés dans la poche de Dunkerque en mai-juin 1940.

5 Galbraith, James, Inégalité. Ce que chacun doit savoir, Paris, Seuil, 2019.

6 Citot, V., « Pour en finir avec quelques poncifs sur l’égalité (les dangers de l’égalitarisme en matière culturelle, économique et politique) », Le Philosophoire, 2012/1 (n° 37), p. 133-185. DOI : 10.3917/phoir.037.0133. URL : https://www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2012-1-page-133.htm

8 Turner, 1960.

9 https://www.education.gouv.fr/pid37635/pisa-programme-international-pour-le-suivi-des-acquis-des-eleves.html

Enquête menée tous les trois ans sur les jeunes de 15 ans soumis aux mêmes exercices, tous pays et toutes écoles confondus dans une quarantaine de pays de l’OCDE dans un but d’évaluation des performances des systèmes éducatifs de la zone étudiée.

Pour la bibliographie c.f. aussi : Jencks, 1972 / Demeuse, Baye, 2005, Mons, 2005 / Mons, 2007 / Felouzis, Système éducatif et inégalités scolaires, une perspective internationale, 2005 / Felouzis, Perroton, 2007 / Felouzis, 2009/ Godin, M. & Hindriks, J. (2018). An international comparison of school systems based on social mobility. Economie et Statistique / Economics and Statistics, 499, 61-78. https://doi.org/10.24187/ecostat.2018.499s.1940

10 OCDE, 2006.

13 Bourdieu P., Passeron J.C., La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Minuit, Paris, 1970.

15 Lahire B., Enfances de classe, Le Seuil, Paris, 2019.

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« Social Impact Bonds »: opportunities and limits of a new model of care financing in Europe

  For several months, a massive strike action is in progress1. While the situation crystallizes, it appears necessary to rethink the governance of our health systems, in order to bring them in line with the new contemporary societal challenges but also with existing economic conditions: growing public debt, budget restrictions, etc…

  Caregivers point out the lack of financial and human resources, and underline that budget cuts are turning the hospital into a merchant service in tension. For several decades, the superiority of private management has been invoked in the discourse and in the new public management policies, with the underlying idea of mapping the modes of operation and management of public services to that of private companies: efficiency, yield, payment to result, productivity are now at the top of the hospital’s problems. Public policie priority is now to save money by concentrating the care within mega-poles, to the detriment of the small structure of proximity.

   Previously mentioned in our study on finance and care2, I will not develop the issue, except to draw attention that care mega-structures distort the relationship patient / caregiver increasing the distances between the patient and the care structure, especially, in a preexisting context reducing public transport, and the development of new social ills in post-industrial territories in crisis3. Today, I would like to talk to you about governance and contemporary funding models of healthcare structures.

  Traditionally, in Europe, whether models inspired by Beveridge or Bismarck, the care services are financed, for all or part, through the tax levy and / or the contribution to organizations private insurance. Well-known by specialists, perhaps less well known to the general public, the new ways of financing care structures have reached a certain maturity allowing to measure their effectiveness. Recent case studies allow us to draw first results, first feedback, at different scales. Social Impact Bonds, (SIB), are one of the examples of these new experimental and experienced financing methods, facilitated by the development of new technologies, encouraged by the European Investment Bank through the Social Impact Accelerator.

   SIB is an alliance between a social operator, private financiers and a structure of general interest, developing projects of common goods, most often at the territorial scale. In other words, these are financial obligations issued by the public sector, the payment of which is conditional on the success of the action undertaken. In practice, project management is assigned by the authorities to a delegate setting the objectives to be achieved, finding the investors and setting the terms for evaluating the contract. Investors fund service providers that work with and for target audiences. If the objectives are met, the State considers that it has achieved savings and the delegate allocates to the investor some of the savings made calculated and fixed by the contractual terms. This type of financing is used in many projects in Europe and more generally in the West, whether it is the prison system and the recidivism with the Peterborough or Rikers prison projects or the care system, particularly in Great Britain, but also in various social initiatives. The success of the change of scale corresponds to a clear strategy of common development and the measurement of the results and the collective impact of the alliance to ensure its effectiveness, sufficient human and financial resources, as well as and a supporting ecosystem able to be replicated eslwhere in the territory. These alliances, in a context of deconcentration of central governance in favor of the territorial scale, reinforce the competitiveness between the various regions and impact local economic development, by developing the attractiveness of some economic poles.

   For its supporters, the SIB system has the primary merit of financing social initiatives that without this system simply would not exist, because of budget reduction policies, especially the austerity policies in Europe since the crisis of 2008. However, the effectiveness of SIB, compared to a conventional financing system on the issue of care seems again tempered by the recent study by Dayson, Fraser and Lowe4, which points out the inefficiency of the use of data, collected for the purpose of managing performance, and not for the purpose of learning, (use in a conventional model), which is in line with our previous conclusions for the Open Care project, which calls for the global redefinition of a social contract and of the ethics of care5. The conclusions of Dayson, Fraser and Lowe’s documented study are based on a case study comparing two models from northern Great Britain, in disaster-stricken, post-industrial areas, subject to a growing development of new chronic diseases, demographic aging and the reappearance of the health and social ills of poverty6, with precarious populations exposed to risks of all kinds7 as a « core target », in a pre-existing context of fragmentation and territorialization of the National Health Service.

   Why does not it work? In order to cope with the profound changes our societies are facing, it is necessary to take advantage of all the experiences and understand their weaknesses in order to correct them. Some authors argue that SIB have difficulty in adapting to long-term financing8, to the temporality corresponding to the initiatives needed for any project on the question of care, as well as the investment in venture capital. One hypothesis would be that healthcare, in all its multi-factorial dimensions, can not be thought of as an investment with potential profitability, because care is not a market transaction like the others.

  Care is not limited to a measuring beam and feedback tending to strengthen its economic efficiency or its profitability, it is only measured in an ecosystem. The concept of linear measurement of achievable gain is a artificial rhetoric for the caregiver, whose definition of health is not operational and not transformable into general decontextualized measures, into general metrics separated from the landscape where each individual functions.

 Care is a project of society, a socio-political construction, (« from cradle to grave » to paraphrase Beveridge), not exactly responding to synthetic economic evaluations.

  Increasingly, the projects include a broad reflection on the environment and urban planning stressing the need for space configuration in an integrated approach to care in the broad sense9, just as the EIS projects are working to influence local decisions and integrate health issues into political projects, at local and regional scales as shown by the example of the Canton of Geneva, initiatives in Rennes in France or in Quebec10.

  Assessing well-being, developing a coherent social benefit that meets the needs of patients in a defined area, and the opportunities for caregivers to best fulfill their mission are not just efficiency, but more to the conservation of trust-based relational accountability mechanisms at the strategic level between the different partners involved : hospital, patients, caregivers, peripheral associations supporting patients discharged from outpatient care, municipalities, inter-municipal authorities, external service providers … all of whom to a well-defined place in the overall care project. « Trustless » systems, if they can be applied to a certain extent to well-defined areas, such as the Internet of Things, for example, seem hardly applicable to the field of care for which trust between key players remains essential to achieve the main objective : well-being and care of the patient especially when, as in these post-industrial areas, the intervention must necessarily be multidisciplinary and transverse, a system where each of us can and should act at his own level to create and recreate meaningful social bonds and restoring human dignity.

2Liébart, Manca, La finance et le soin : gouvernance, systèmes mutualistes et répartition du risque , 2017.http://opencare.cc/resources/

5Liebart, Deborah; Manca, Mara; Wong, Susana; Abdallah, Ali; Manca, Marco, Community driven care. A draft social contract, 2017. http://opencare.cc/resources/

10https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1757975914522667

Laurine Tollec, Anne Roué le Gall, Alain Jourdren, Frédéric Auffray, Françoise Jabot, Anne Vidy, Pascal Thébault, Pauline Mordelet, Jean-Luc Potelon et Jean Simos, « L’Évaluation d’Impacts sur la Santé (EIS) : une démarche d’intégration des champs santé-environnement dans la voie du développement durable
Application à un projet d’aménagement urbain : la halte ferroviaire de Pontchaillou à Rennes
 », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 4, n°2 | Juillet 2013, mis en ligne le 10 juillet 2013.

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